Pour mémoire

07/07/2013

Mars Girl, roman (2004) par D. H. T.

Classé dans : Littérature — D. H. T. 3 @ 21:10

East Harlem. Le quartier espagnol de New York. Lexington Avenue côté ouest, à l’angle de la 107e Rue. Une ruelle. Une impasse. Un trottoir prolongé en parking. De petits immeubles à la façade rouge ou ocre.
Des voitures garées de part et d’autre. Au fond, un petit jardin. Un grand arbre. Un îlot de verdure. Pas d’éclairage la nuit.
Une année inconnue, vers le début des années 2000. Un mardi du mois de mai. Le soleil brille. On se croirait déjà en été. Kelly sort de son immeuble, quelques minutes avant treize heures.
La jeune femme est née à Porto Rico. Elle y a grandi. Tout juste trente ans. Taille moyenne. Mince et bien roulée. Longs cheveux châtains, queue de cheval. Peau brune. Visage fin, joues rondes, lèvres pulpeuses. Tenues sombres, moulantes, sexy, talons hauts. Une vraie bombe.
Sa formation: psychologie et droit à New York. Puis l’académie du FBI, Quantico, Virginie. Son métier: profiler.
Elle marche sur la 3e Avenue, direction la 116e Rue. Le plus vieux Mac Do du quartier. Sur le chemin, une bande de racailles lui cherche des histoires. Elle connaît les jeunes du coin. Mais elle a pas que des amis. Quelques coups de poings bien placés pour se défendre. Ils sont bientôt par terre. Se tordent le ventre. Elle trace.
Dans le restau plein de monde, elle retrouve Sam. Un lieutenant de police, la trentaine lui aussi. Noir, assez grand, corpulence moyenne. Soucieux, mais calme. Jeans, sweat-shirts, baskets.
A une autre table, ses collègues. Sandy, Alex et Harry, trois Blancs. Entre vingt et vingt-cinq ans.
Kelly s’assied en face de Sam.
- Je t’attends depuis dix minutes. Tiens, je t’ai commandé un cheeseburger et un Coca light.
- J’ai été retardée. T’as encore pris des nuggets, toi?
- On se refait pas. Et notre plan?
- Ca marche. Le mec me suit dans la rue, comme prévu.
- T’es sûre de ton coup?
- Ce sera presque trop facile. Prépare-toi à le cueillir, avec tes copains.
- On prend un gros risque.
- On a rien sans rien.
- Pourquoi tu me regardes comme ça?
- T’as de la sauce barbecue sur les doigts. C’est dégueulasse.
Le mec dont ils parlent, c’est un tueur en série. Il s’appelle Oscar. Trente ans. Noir. Grand et gros. Barbu. Une cicatrice au milieu du front. Survêtements Nike qu’il devrait laver, parfois. Des gens du quartier l’ont aperçu. Plusieurs fois depuis le dernier meurtre. Ca fait des jours qu’il a l’air de suivre sa proie.
Ils terminent leur déjeuner. Kelly quitte le fast-food la première. Posté de l’autre côté de la rue, le tueur. Il l’attend depuis vingt minutes.
Elle s’amuse à le balader un peu. Histoire de le mettre en rogne. Fait quelques courses dans un magasin italien, du côté de la 118e Rue. Elle aime la bouffe latine. Puis elle rentre chez elle.
Le dernier carrefour. Il s’approche d’elle et l’aborde. Un sac de sport qu’il tient de la main gauche.
- Eh, toi, la meuf! J’ai des trucs à te dire.
- Du genre?
- Je m’appelle Oscar.
- Plutôt ringard, comme prénom. D’où tu sors?
- On va parler chez toi, ok?
- Ok, suis-moi.

Ils entrent dans le bâtiment. Prennent l’ascenseur. Jusqu’au troisième. C’est petit, chez elle. Très clair. Pas beaucoup de meubles.
Il prend une chaise. Elle prépare du café dans la cuisine. S’amène avec deux tasses fumantes. Il commence son baratin.
- Je suis un justicier. Le gouvernement me paie pour descendre des salopes comme toi. Alors voilà le deal: tu me lâches, ou je te butte.
- Ok. Je finis mon café avant.
Elle lui balance le breuvage en pleine tronche. Ca brûle.
- Sale pute!
Il lui fout un coup de pied. Dans la mâchoire. Le sang gicle. Elle a rien vu venir. Elle s’écroule. Il ouvre son sac de sport. Enfile des gants de latex. Nettoie les traces de lutte. Attache la fille et lui colle du sparadrap sur la bouche. Se déshabille, se rase, prend une douche, enfile un costard. Pour quitter l’immeuble incognito, plus tard.
Elle se réveille. Nue. Assise sur une table. Ligotée des pieds à la tête. En position de bondage japonais. Les cordes sont trop serrées. Le chanvre lui brûle la peau.
Le tueur sort une pipe en verre. Prépare une dose de crack. Arrache le sparadrap des lèvres de Kelly. La force à fumer. Puis, une autre dose. Et encore une autre.
Convulsions. Epilepsie. Malgré ses liens, elle tombe de la table. Il va la ramasser. Pour recommencer le supplice. Mais sent une arme braquée contre sa nuque. Un Glock 18 neuf millimètres parabellum. Sam se tient derrière lui.
Sur le chemin des urgences. A l’arrière de la voiture, Sandy maintient Kelly. Par le bouche à bouche. L’hosto d’Harlem, au 506, Lenox Avenue. Le plus proche. Pas trop craignos.
Le cœur sur le point de lâcher. Aussitôt intubée. Une voie veineuse périphérique. Au niveau du bras. De l’adrénaline. Des manœuvres cardio-pulmonaires. Rapides, les massages externes. Sauvée. De justesse.
Sa fracture de la mâchoire. Opérée le jour même. Succès. Mais un mois d’hosto au régime liquide. Durée de la contention.
Le soir, seule dans sa chambre. Perfusion de Valium et injection d’atropine. A cause du crack. Pour atténuer les convulsions. Soutenir la fonction cardiaque. Calmer les tremblements. Favoriser la ventilation pulmonaire.
Fatiguée. Elle regarde quand même les news sur CNN. Les raz-de-marée en Asie du sud-est, cent soixante-dix mille morts. En Ukraine, la victoire du candidat pro-européen aux présidentielles. L’instabilité politique en Irak. L’arrestation d’Oscar.
Mais aussi, un reportage sur le monde de la science. Pour la première fois, elle entend parler du centre « Vivre sur Mars ». Le renouveau de la conquête spatiale. Coloniser la planète rouge.
La communauté scientifique occupe la petite île de Vieques, près de Porto Rico. La fille, de par ses origines, se sent concernée. Le problème, c’est la base navale qui abrite les savants. Les militaires effectuent des essais nucléaires. La population est furax depuis des années. Il paraît que les cancers se multiplient. Même l’ONU s’en mêle pour que ça cesse. Mais les soldats américains squattent toujours l’endroit.
La Portoricaine a signé des pétitions. Son action civile a le même but que son boulot d’agent fédéral: protéger la démocratie.
Pendant son mois d’hosto, elle expédie les affaires courantes. Lit des dossiers, passe des coups de fil, tapote sur son ordinateur portable. Conseille ses collègues flics et fédéraux. Meurtres, enlèvements, disparitions. Toujours cette merde qui revient.
Elle sort le vendredi 18 juin. Invite Sam à dîner chez elle. Il vient avec de la tequila. S’installe, puis l’interroge. Veut comprendre le pourquoi de tous ces risques.
- Ton plan était franchement casse-gueule. J’ai hésité à te suivre.
- Il fallait déstabiliser notre homme. C’est un macho et un dealer de crack qui a pété les plombs. Il se prend pour un agent secret, chargé de buter des femmes autoritaires et corrompues. Ca fait des années qu’il survit et sévit dans la jungle urbaine, de Los Angeles à Harlem.
- Ouais, mais t’as des putains de méthode. T’as failli y rester. Enfin, c’est ta vie.
- L’important, c’est d’avoir réussi, non?
Ils terminent leur dîner, un plat de pâtes. Vident la bouteille de tequila. Baisent, parce qu’ils en ont envie. Avec des capotes, parce qu’ils couchent avec qui ils veulent. Cherchent un autre truc à boire. Rien. Il faut faire les courses. Sam rentre chez lui. Kelly s’endort.

Oscar est jugé coupable. Condamné à perpète en haute sécurité. Dans la prison centrale de Leavenworth, Kansas. Un pénitencier fédéral. Kelly vient d’apprendre la nouvelle. Elle est soulagée.
Ca fait un bail qu’elle est plus partie en vacances. Elle achète un billet d’avion pour Porto Rico. Son île natale. Appelle une de ses amies d’enfance, Melissa. Cette dernière se trouve déjà à San Juan, la capitale.
Melissa, c’est une pute de luxe. Elle connaît du beau monde. Dans le show-biz. La politique. Les deux filles ont grandi ensemble.
L’amie de la profiler a fait ses armes dans les milieux de la mode. Du cinéma. Dans les palaces. Dans des réseaux prestigieux. Depuis, vole de ses propres ailes.
Elle rend des services à des gens de la haute. Prend part à des négociations. S’occupe de relations publiques. Compte se retirer dans dix ans.
Grâce à elle, Kelly a connu Michael. Ce mec, c’est le seul partenaire régulier de Kelly depuis cinq ans. Un quadra brun au physique de mannequin. Directeur du plus grand groupe audiovisuel au monde.
Comme Kelly, Melissa fait des ravages. Trente ans. Taille de guêpe. Seins ronds et fermes. Cul cambré. Visage fin. Lèvres charnues. Cheveux noirs. Yeux sombres. Voix douce et sensuelle. Tenues chères et provocantes. Haute couture ras la moule. Décolletés. Escarpins dénudés, sertis de diamants.
Le lundi 21 juin en fin de matinée, elle va accueillir Kelly. Prend sa Porsche Carrera cabriolet gris métallisé. Direction Luis Munoz Marin, l’aéroport.
Les deux filles se retrouvent. Partent se balader. Se garent près de la Calle Marina. Font un tour à pied dans le vieux San Juan.
Les quais du port et ses gros paquebots de croisière. La Fortaleza et le Santa Catalina Palace, résidence du gouverneur de l’île. Le fort San Felipe del Morro dominant la mer. Les maisons aux couleurs vives de la Calle Norzagaray.
Une terrasse ombragée de la Plaza San José. Les deux filles déjeunent. Mangent des bacalaitos, beignets de cabillaud croustillants. Melissa est curieuse. Elle a envie que Kelly lui raconte sa dernière affaire.
- Je savais pas que t’aimais ton métier à ce point.
- Les médias parlent trop. Ca me fait de la pub, mais c’est chiant.
- Pourquoi tu te fais pas entretenir par Michael?
- Michael, c’est un bon coup. Le jour où je voudrais aussi son argent, je lui dirais. Pour l’instant, je préfère bosser.
- Tu m’inspires. J’ai envie d’écrire un polar sur toi.
- Parce que t’aimes écrire, toi?
- Ben ouais, je vais pas faire la pute toute ma vie. Même si ça paie bien, dans mon cas.
- Ok, mais pense à changer les noms, dans ton polar, quand même.
- T’inquiète, c’est pas pour tout de suite.
- On vivra peut-être sur Mars, quand tu l’écriras.
- Sur Mars?
- T’as pas entendu parler du projet de Vieques?
- Si. Des scientifiques un peu allumés. Ils bénéficient de fonds privés importants. Ca t’intéresse?
- Ca touche notre île. Mais Michael m’en dira peut-être plus long ce soir. Il nous rejoint pour le dîner.
Elles terminent leur repas, prennent un café, partagent l’addition. Elles passent l’après-midi à la plage d’Isla Verde. Soleil, mer, sable blanc, farniente, jet ski, bodysurfing. Du coup, Melissa ironise sur la conquête de Mars.
- Il s’en passera du temps, avant qu’on puisse bronzer là-bas.
- Ils ont qu’à envoyer les tueurs en série dans l’espace. Comme ça, au moins, on sera peinard.
- Ils ont qu’à envoyer la plupart des hommes, tu veux dire.
- Sauf Michael.
- Et sauf mes clients.
- La terre sera la nouvelle Vénus!
Au cours du dîner, Michael apprend à Kelly qu’un paradis fiscal se cache derrière « Vivre sur Mars ».
Le trio finit la nuit dans une suite de l’Hôtel Casino Wyndham. Ils aiment bien partouzer.

Kelly profite bien de ses vacances. Pendant ce temps, au Kansas, il arrive un truc de dingue.
A l’époque, le Kansas c’est quoi? Un Etat de trois millions d’habitants. Au top de l’aéronautique. Une super économie. Une terre pleine de ressources.
La prison centrale de Leavenworth, au nord de Kansas City, c’est comme l’Etat. Un endroit où les mecs font pas les choses à moitié. Des murs de douze mètres de haut. Cinq blocs de cellules individuelles. Un grand camp d’entraînement militaire juste à côté.
Parmi les mille huit cents détenus, une dizaine de tueurs en série. Les plus dangereux du pays. Dont Oscar. Pas de crack. Il en bave, subit le pire des sevrages. Ca fait partie de sa peine.
Une fois de plus, il pète les plombs. Sans sa came, c’est encore pire. Dans le réfectoire, il casse les tables en deux. Renverse par terre les marmites de bouffe. Tabasse les mecs qui font le service. Les autres détenus. Les gardiens.
En deux minutes, ça pisse le sang. Neuf blessés graves. Un mec a perdu un œil. Un chef rameute ses sbires en hurlant.
- Qu’on arrête ce fils de pute!
Ils se mettent à dix autour de lui. Avec des matraques électriques de trois cent mille volts. Finissent par l’avoir.
On l’expédie en isolement disciplinaire. Il essaie de défoncer la porte de sa cellule. Avec ses poings. Avec sa tête. Manque de se casser un bras. De s’ouvrir le crâne. Gueule comme une bête. Pour passer ses nerfs, se mord les poignets. Si fort qu’il se déchire la peau. Les veines.
Le visage tuméfié. Du sang plein les mains. Il crie toujours plus fort.
- Donnez-moi du crack, bordel!
Les surveillants en ont marre de l’entendre. Dix mecs se ramènent de nouveau. Le bloquent. L’attachent. Un toubib lui fait une piqûre pour l’endormir. La brute tombe raide au bout de trois secondes. Le médecin donne ses recommandations.
- S’il se réveille, le détachez pas. Surtout pas. Il a qu’à se pisser et se chier dessus.
- On aurait dû en profiter pour le descendre, ouais.
Mais le truc de dingue, c’est pas ça. Ca, c’est juste un prisonnier toxico en crise de manque. Le truc de dingue, ça vient après.
Au Kansas, comme dans les autres Etats, ils préparent le 4 juillet. La fête nationale. Le jour de l’Indépendance.
Depuis le World Trade Center, les Américains s’inquiètent. Alors au moindre évènement officiel, tout le monde est sur le qui vive.
L’attorney général. Les flics du Kansas. Les fédéraux. Le bureau d’enquête. La police du Capitole. Les pompiers. Les secouristes. L’infanterie. L’armée de l’air. Le programme de défense aérospatial.
Une bande de mecs prépare aussi le 4 juillet. Des vieux en costard cravate. Ils ont fait fortune en bourse et ont monté, dans le Wyoming, une société immobilière. Ils veulent se lancer dans les opérations de marchand de bien.
Depuis des mois, ils sillonnent la Californie, l’Idaho, le Colorado… Cherchent un ranch, avec un terrain. Optent pour Watowa Farms, Atchison, à trente bornes au nord de Fort Leavenworth.
Ils crachent sept millions de dollars. Obtiennent des autorisations. Filent du cash à leurs voisins. Construisent vingt hangars. Interceptent la livraison de cent camions. Venus de Fort Worth, Texas. Dix heures de route.
Dans les hangars, ils montent cent hélicoptères de combat. Equipés pour larguer un puissant gaz soporifique sur l’ennemi.
En même temps, ils forment mille soldats. Des boneheads. Des petits délinquants. Des schizophrènes. Des fanatiques religieux. Des paumés, quoi.
Le 4 juillet au soir, ils sont prêts à frapper. Leur cible: la prison centrale. Leur but: délivrer les dix tueurs en série, dont Oscar. Leur motif: ça les regarde.
A vingt-trois heures trente, les soldats de Fort Leavenworth sont en ébullition. Les cent machines fondent sur eux. A bord de chacune d’entre elles, dix hommes armés de mitraillettes. Que la fête commence!

Juste au-dessus de la prison. Un ciel noir, illuminé par les hélicoptères. Le bruit des moteurs. Saturation. En bas, la panique. Les militaires courent dans tous les sens.
- Putain, d’où sort cette bande d’enculés?
- J’en sais rien, bordel!
- Que dit le chef?
- Qu’on va leur exploser la tronche, à ces bâtards!
Les hommes, à l’arrache, préparent leur batteries lance-missiles. Ont le temps d’envoyer dix missiles sur les engins volants. Ces derniers explosent en plein vol.
Il en reste quatre-vingt dix autres. Ils ont déjà largué leur gaz soporifique. De sommeil, les soldats tombent comme des mouches. En quelques minutes. Toute la population du camp et de la prison dort bientôt à poings fermés. Du jamais vu.
Personne a eu le temps de passer un coup de fil. Les renforts extérieurs finiront par arriver. Trop tard.
Entre temps, des envahisseurs par centaines. Equipés de masques protecteurs. Ils s’emparent des lieux. Forcent les systèmes de sécurité. Accèdent au bloc des tueurs, eux aussi endormis.
- C’est eux, qu’on doit délivrer?
- Ouais, pas de doute, c’est bien eux.
- Ca marche du tonnerre.
- Il faut pas traîner.
- On fait quoi, alors?
- On les évacue, on les charge et on les livre. Comme prévu.
- Et après?
- Après? La phase kamikaze. On se fait sauter en plein vol. Et on meurt en héros.
- Putain, j’avais trop envie de te l’entendre dire!
- Alors exécution!
Les assaillants suivent leur plan à la lettre. Feu d’artifice dans le ciel du Kansas. Tous les engins explosent. Avec leurs hommes à bord.
Tous, sauf le dernier, qui donne les dix meurtriers. Au lieu et à l’heure convenue. Dix bagnoles repartent. Chacune dans une direction différente. Dans chaque coffre, un tueur. Le dernier hélico se suicide enfin.
Un travail sans bavure.
Dans la nuit, loin de là. Un homme. Réveillé par un coup de fil. Trois heures du matin.
- Allo?
- C’est Leavenworth. On nous a attaqués il y a quelques heures.
- Quoi?
- Attaqués. Cent hélicoptères de combat. Ils nous ont pris de court. Endormis. Avec des gaz.
- Des victimes? Des dégâts?
- Tous les hommes sont indemnes. Mais ils ont délivrés nos pensionnaires les plus dangereux.
- Un truc de dingue.
- C’est le mot.
L’homme, c’est Jeff. Le nouveau patron du FBI. Nommé par le président. La cinquantaine. Un Blanc au teint rosé. Blond grisonnant. Taille moyenne. Léger surpoids. Visage ovale. Nez pointu. Yeux bleus écarquillés. Costards cravates le jour.
Le matin venu, il avale une tasse de café, prend sa douche, se rase, s’habille et fonce au bureau.
Washington DC. Pennsylvania Avenue. L’immeuble Edgar Hoover, quartier général du FBI. Un gros bloc carré. Un château fort moderne. A l’intérieur, une vraie fourmilière.
Jeff évite les journalistes à l’entrée. Se gare. Prend l’ascenseur. Se dirige vers la salle de réunion. Convoque ses plus proches collaborateurs.
Cellule de crise. Ordre du jour. Prélude à la réunion du Pentagone.
- C’est une affaire grave. Je vois le président tout à l’heure. On a du nouveau?
- On est déjà remonté jusqu’à Fort Worth, Texas. On a retrouvé une fabrique d’armes clandestine. Dans les sous-sols d’un grand immeuble de bureaux. Complètement désert.
- C’est de là que viennent les engins du raid. Il faut creuser tout ça. Et pour les tueurs, mettre un profiler sur le coup.
- Ok, on rappelle Kelly.

La profiler prend l’avion. Atterrit à Kansas City, Missouri. Le mercredi 7 juillet à quatorze heures dix. Récupère sa valise. Loue une tire. Arrive à destination une demi-heure plus tard.
Leavenworth. Trente-cinq mille habitants. La plus vieille ville du Kansas. Un vague souvenir de la conquête de l’Ouest.
La fille se présente à la prison. Jeff, le patron du FBI, l’attend déjà. Venu exprès de Washington. Pour forcer le respect.
Sur place, le directeur de la prison. L’équipe du pénitencier. Des militaires. Le maire de la ville. Le shérif. Ils ont tous des cernes sous les yeux.
Quelques échanges de protocole. Puis Jeff autorise Kelly à poser ses questions. Le porte-parole de l’établissement se tourne vers elle.
- Un détail inhabituel, dans le comportement des évadés au cours des derniers jours?
- Non, rien de spécial. Les crises de manque d’Oscar, mais on s’y attendait. L’assistance médicale faisait son travail. On contrôlait bien la situation.
- Ils avaient quels rapports, les uns avec les autres?
- Dans l’ensemble, ils s’ignoraient mutuellement. Ils étaient hostiles.
- Donc, pas l’ombre d’une complicité?
- C’est-à-dire?
- Ils étaient peut-être de mèche dans la suite des évènements.
- C’est assez improbable. Ils parlaient peu et restaient solitaires. Drôle de question, pour une profiler qui maîtrise leurs dossiers.
- La criminologie, c’est pas une science exacte. Je me renseigne sur les circonstances du raid.
- On voit mal comment ces meurtriers auraient pu comploter ensemble leur évasion. Et on leur connaissait aucun lien avec des paramilitaires.
- Pourquoi, dans ce cas, ces dix-là ont disparu et pas les autres?
- Les auteurs du complot en ont décidé ainsi. On ignore leurs raisons. Les évadés ont été pris au dépourvu autant que nous.
- Des évadés malgré eux, donc.
- On peut voir ça comme ça.
- C’est pas ce que le directeur de la prison ici présent a déclaré dans la presse. Dans le Kansas City Star de lundi dernier, il parle d’une « dizaine de fuyards ». C’est ambigu.
- Comment ça, ambigu?
- S’ils ont pris la fuite, ils ont pas été enlevés.
- C’est jouer sur les mots.
- J’ai pas le temps de jouer.
- Et nous, on cherche pas à manipuler les médias. On dit la vérité. Le gaz des hélicoptères nous a endormis, ainsi que les prisonniers. Point barre.
- Alors pourquoi, dans tout le pays, on parle d’une évasion?
- Parce que les commandos ont aidé les tueurs à s’échapper. A la base, ces derniers étaient pas au courant du raid. Mais aujourd’hui, ils en profitent.
- Et Oscar?
- Quoi, Oscar? D’accord, il se prenait pour une sorte d’agent secret. Protégé par un groupe puissant, lié au gouvernement. Mais c’était du délire.
- Pure coïncidence?
- Bien sûr.
- Ce qui exclue l’idée d’un groupe organisé de tueurs en série.
- Il faut se rendre à l’évidence. Ces gens-là sont des individus isolés. Ca existe pas, les mafias psychopathes.
Kelly a plus d’autre question. Jeff remercie l’assistance. Les deux fédéraux repartent ensemble. La jeune femme au volant. Derrière eux, une voiture d’agents armés les escorte.
Direction Topeka, la capitale du Kansas. Le gouverneur les y attend. Visite de pure formalité. L’essentiel a déjà été dit. Pendant le trajet, Kelly prend acte de sa mission.
- Quel sera mon rôle par la suite?
- Nous conseiller. A ce stade du dossier, on doit négliger aucune piste. Il faut rester à l’affût du moindre indice susceptible de trahir les tueurs. Ces derniers peuvent ressurgir à tout moment.

Manhattan. Broadway. Federal Plaza. Le FBI de New York.
Des équipes débordées. Piratage informatique. Terrorisme. Al-Qaïda. Mafia. Espions pour le compte de l’Irak. Trafic d’armes avec le Hezbollah. Trafic de drogue. Trafic d’enfants. Braquages.
Malgré tout, un dossier prioritaire, ici comme ailleurs: l’évasion de Leavenworth.
Oliver, le nouveau directeur assistant. Cinquante ans. Taille moyenne. Mince. Grisonnant. Visage émacié. Regard d’aigle. Etats de service impeccables.
Vendredi 9 juillet, midi. Kelly doit déjeuner avec lui. Lieu du rendez-vous: une brasserie française de SoHo. Murs marbrés de fumée de cigarette. Sols en mosaïque éraflée. Monticules d’œufs au bar. Banquettes en cuir rouge. Grands miroirs. Plafond en verre peint. Serveurs portant d’impressionnants plateaux de fruits de mer.
Oliver, déjà attablé. Kelly le rejoint. Un garçon passe commande. Deux steaks au poivre avec des frites.
En fonction depuis peu à New York, c’est la première fois que le directeur rencontre la jeune femme. Il la complimente pour sa tenue. Puis va droit au but.
- Ca s’est bien passé, avec Jeff, il y a deux jours?
- On est allé ensemble à Leavenworth. Puis à Topeka, dans la soirée.
- L’ambiance est comment, au Kansas?
- Bizarre. Les gens acceptent de coopérer, mais en font l’affaire d’un seul Etat, le leur. Se montrent sceptiques face à notre contribution. Semblent fiers de leur peu d’efficacité. Il est vrai que les rares dégâts, dans la prison, ont été vite réparés.
- Le point de vue du gouverneur?
- Entre nous, c’est une vieille dame un peu parano. Elle accuse les mouvements anarchistes du Midwest.
- Alors qu’il s’agit d’un problème plus général. Je suis d’accord.
- En effet, si près des élections présidentielles, il faut voir l’impact du raid sur l’opinion publique. Et ce dans tout le pays.
- C’était sans doute le véritable but de l’opération.
- Sans doute. Mais il faut pas oublier les évadés pour autant.
- Les instructions du chef?
- Pour l’instant, guetter les signes de la réapparition des tueurs. Et en avertir la hiérarchie.
- Les psychopathes seraient donc utilisés à des fins terroristes.
- Cette hypothèse tient la route.
- Il y en a une autre?
- Celle d’un complot organisé par une bande de malades mentaux.
- Ce qui donnerait au profilage une place plus importante au sein de l’enquête.
- J’aime prendre les devants. Je m’en cache pas.
- Et moi, j’aime l’esprit d’initiative. Mais dans le respect de la discipline. Ceci dit, j’accorderais ma préférence à un troisième scénario.
- Je devine: les mystérieux auteurs du raid auraient enlevé les tueurs pour les liquider. Des justiciers clandestins, jugeant les peines de prison trop clémentes.
- Très perspicace. C’est pourquoi on a ouvert une enquête auprès des familles des victimes. Ces dernières crient vengeance. Il suffirait qu’elles soient liées à de puissants mouvements d’extrême droite.
- Je soupçonnais pas de tels moyens au sein de ces mouvements. Cent hélicoptères de combat, un ranch, une petite armée, c’est pas rien. Mais pourquoi pas?
- On l’envisage sérieusement. Il faut interroger les familles des victimes. C’est une des rares pistes qu’on aie. Les services savent plus où donner de la tête. En ce moment, je crains une menace contre la convention républicaine. Elle s’est ouverte hier à Madison Square Garden. On a disposé des barrages tout autour.
- Je sais, je suis au courant. Mon taxi a mis deux heures pour me ramener chez moi, depuis l’aéroport.
Les deux fédéraux terminent leur repas en silence. Dehors, le bruit de la foule. Une manifestation. Réaction à la convention républicaine. Les manifestants appellent à la désobéissance nationale. L’affaire de Leavenworth a jeté de l’huile sur le feu.

Kelly se prépare à partir. Les familles des victimes. Les retrouver. Leur poser des questions. Remuer la merde.
Elle fait ses bagages. Dans sa chambre, sa télé allumée. Un flash d’information.
- On vient d’apprendre une disparition. Le directeur new-yorkais du centre « Vivre sur Mars » aurait été enlevé. Ses ravisseurs se sont pas encore manifestés. L’homme, un généticien…
La génétique. L’ADN. Le génome humain. L’impact des rayonnements dangereux sur le corps. Les mutations. Quel rapport avec la conquête de Mars?
Dimanche 11 juillet, dix-sept heures trente. Son avion atterrit à Anchorage, Alaska. Ciel ensoleillé. Température extérieure: dix-huit degrés.
Anchorage. Deux cent soixante mille habitants. Six cents kilomètres au sud du cercle polaire. Des montagnes. Le grand océan.
Première visite: le père d’une des victimes. Gardien de nuit au musée d’art et d’histoire. Un sympathisant néo-nazi. A hébergé un site raciste sur le Net. Des problèmes avec la justice.
Le mec reçoit Kelly sur son lieu de travail. Après la fermeture.
Seuls dans une salle dédiée à l’art du grand nord. Des statues d’Esquimaux. Des barques de chasseurs de phoques. Des tableaux de paysages blancs.
La New-yorkaise commence par un rappel des faits.
- Le premier des dix meurtriers s’appelle le Voyageur. Il a tué huit personnes. Parmi elles, sa propre mère et une de ses amies.
- Saloperie de fils de pute.
- Auparavant, six auto-stoppeuses. Dont trois dans le Colorado. Très loin d’ici, donc. Pour brouiller les pistes.
- Pourquoi le Colorado?
- D’autres meurtres similaires avaient été commis dans cet Etat.
- Putain de pervers. Pourquoi il est vivant, ce fumier? Justice pourrie.
- Les trois premières, en Alaska. Sa terre natale. Toujours des randonneuses solitaires.
- Dont ma fille. Tu veux quoi, pétasse? Retourner le couteau dans la plaie? Ca te fait mouiller?
- Je fais mon boulot.
- Tout ça, c’est la faute des Juifs. Et des Nègres.
- Et des Portoricains aussi, peut-être? Et des Arabes? Ca va comme ça, j’ai assez entendu de conneries.
- Alors, casse-toi.
Prendre l’air. Gagner du temps. Ce gardien, trop con pour être suspect.
Deuxième visite. Une petite maison en bois près du Lac Spenard. Un couple de pêcheurs. Des gens modestes, doux, tristes. Autrement marqués par leur tragédie familiale.
Ils retiennent Kelly à dîner. Du flétan grillé. Poisson typique des mers froides. De la salade. Du pain de maïs.
La profiler les remercie. Elle regagne son hôtel, un Hilton du centre-ville.
Le lendemain, direction Juneau, la capitale.
Pour s’y rendre, la Seward Highway. Les rives de Turnagain Arm. Le Portage Glacier. Des prairies peuplées d’orignaux sauvages. La toundra. Les grands arbres verts du parc de Chugach.
Dernière visite dans le grand nord. La sœur aînée de la troisième victime. Maître d’hôtel dans le seul restaurant thaïlandais de l’Etat. Elle-même originaire de Bangkok.
L’heure du déjeuner. La fédérale attend la fin du service pour lui parler. Commande son repas. Crevettes, oignons frits, sauce au piment, sucre de palme.
La fille la rejoint pour le café.
- Plutôt original, un restaurant thaï, dans cette région.
- Une idée de mon mari. On a quitté notre pays au moment de la crise économique.
- Et ça marche bien, ici?
- On est arrivé à s’intégrer. Il suffisait de mettre moins d’épices dans notre cuisine.
- Encore de la famille, en Thaïlande?
- Mes parents sont restés là-bas. Et j’ai une troisième sœur, Maliwan. Passionnée d’archéologie.
- Je peux la voir?
- Elle travaille en Grèce.

A Manhattan, Oliver passe en revue des piles de dossier dans son bureau. Aidé par une de ses collaboratrices. Ils discutent. Boivent du café. Elle l’interroge sur les priorités du jour.
- Rien de nouveau concernant Leavenworth?
- Si. J’ai appelé Washington ce matin en arrivant.
- Et alors?
- Ils ont mené leur enquête sur la société immobilière qui a organisé le raid. Siège social dans le Delaware. Un paradis fiscal.
- Vu les circonstances, ils ont pu lever le secret.
- Certes, mais les comptes sont fermés.
- On a vérifié l’identité des associés?
- Elles sont fausses. Et les types ont disparu dans la nature. On sait même pas contre qui établir les mandats d’arrêt. Brouillard complet.
- On fait quoi, aujourd’hui?
- La disparition du directeur new-yorkais de « Vivre sur Mars » m’intrigue. Je vais faire un tour là-bas.
- Ok, pendant ce temps, je continue à trier les dossiers.
Morningside Heights. L’angle de la Convent Avenue et de la 133e Rue. Le centre de biologie structurelle. Un des bâtiments abrite depuis peu l’annexe new-yorkaise du projet implanté à Porto Rico.
David, c’est le mec qui a disparu. Oliver prend contact avec son remplaçant. Ce dernier se fait appeler David 2. Il accueille le fédéral dans une pièce pleine d’ordinateurs.
- C’est pour la disparition?
- En effet, je trouve ça bizarre. S’il s’agit d’un enlèvement, pourquoi s’en prendre à un scientifique?
- J’espère que l’enquête nous l’apprendra.
- Je découvre à peine l’activité du centre. Basé sur l’île de Vieques, je crois?
- C’est ça, et protégé par la marine de guerre. Mais « Vivre sur Mars » a des extensions au sein de plusieurs sites de recherche aux Etats-Unis. Dont ici.
- En quoi consiste le projet, exactement?
- Un groupe privé a eu l’idée de proposer une alternative à la NASA. Notre but est d’étudier toutes les conditions possibles de la vie humaine sur Mars.
- C’est un peu abstrait.
- En fait, on recourt à des domaines très différents. Des gens de tous horizons travaillent chez nous: médecins, génomistes, informaticiens, physiciens nucléaires, astrophysiciens…
- Mais pour arriver à quoi, concrètement?
- A coloniser la planète rouge. Ca pose de nombreux problèmes. Le voyage dure six mois. Pendant ce temps, il faut préserver les astronautes des rayons cosmiques. Puis survivre, une fois sur place. Exploiter les ressources du sol martien. Convertir le gaz carbonique en oxygène. Produire de l’eau. Peut-être, un jour, faire pousser des plantes, des forêts, des cultures…
- C’est ce qu’on appelle le terraforming?
- Précisément. Mais ce rêve doit pas nous éloigner de l’essentiel.
- A savoir?
- Le corps humain. Sa résistance aux obstacles de la nature. Sa faculté d’adaptation au progrès. La richesse de son potentiel génétique. Vivre sur mars, c’est aussi proposer à notre espèce une évolution différente. La connaissance du génome est centrale dans notre vision de la conquête spatiale. C’est pourquoi on parle d’un projet génospatial.
- C’est très intéressant. Je croyais, en vain, que ça m’apprendrait quelque chose sur les mobiles de l’enlèvement. Je vois toujours pas matière à déchaîner l’hostilité.
- Moi non plus. On vit dans un pays qui aime la science, pas vrai?
- Et la religion, aussi. Mais de là à dresser des fanatiques contre la vie sur Mars… David avait des ennemis?
- Non, pas que je sache. Un parcours professionnel brillant. Peu de centres d’intérêt hors de son métier. Célibataire. Quelques conquêtes féminines. De la famille dans le Tennessee.
Apparemment, rien de plus à en tirer. Oliver remercie le type. En sortant, appelle Kelly.
- Quoi de neuf, en Alaska?
- Rien. Je pars pour la Grèce.

Mercredi 14 juillet, six heures et demi du matin. L’avion de Kelly fait escale à Denver, Colorado. Les Montagnes Rocheuses. La ruée vers l’or.
Elle va en ville. Interroge les dernières familles. Comme celles de l’Alaska, encore marquées par le passage du Voyageur. Aucun indice particulier.
Le Boeing repart à dix-sept heures dix. Arrivée Jeudi à Francfort, dix heures vingt. Un Airbus prend le relais à treize heures. Athènes, seize heures cinquante.
La Grèce. Dix millions et demi d’habitants à l’époque. Fin de la péninsule des Balkans. Démocratie européenne. Culture orthodoxe. Médias politisés. Economie un peu à la traîne.
Kelly, fatiguée. Valise. Taxi. Centre-ville. Hôtel. Vite, une chambre. Elle tombe sur son lit. Se réveille le lendemain, onze heures du matin. Se prépare. Mange un sandwich. Sort.
Le soleil. La chaleur.
Un peu de tourisme. Le Pirée. L’Acropole. Le Parthénon. L’Aréopage. La ville, en pleine ébullition. Les jeux olympiques se préparent. Retour aux sources.
Les nouveaux sites sportifs. Les travaux d’aménagement ont révélé de nouveaux vestiges. C’est là que bosse Maliwan, la Thaïlandaise. Elle partage une mission avec d’autres archéologues. Des Européens. Toute une bande.
La jeune Asiate. Vingt-cinq ans. Un peu plus grande que la Portoricaine. Très fine. Joli petit cul. De longs cheveux noirs. Peau brune. Visage rieur. Lèvres sombres. Sourcils sévères. Tout à son travail de patience.
Vêtue pour ça: short kaki, t-shirt blanc au-dessus du nombril, chaussures de marche.
Très directe, Kelly se présente comme agent fédéral. Profite d’une pause pour interroger la fille.
- J’ai fait un long voyage pour te rencontrer.
- J’ai déjà entendu parler de toi. Tu te bats contre les tueurs. Ca me plaît.
- Ca te plaît? Dans quel sens?
- Si je tenais l’enfoiré qui s’est défoulé sur ma sœur! Je lui ferais subir la même chose. Et je le tuerais.
- Je vais te décevoir, alors. Moi, j’ai jamais tué personne.
- Il y a un début à tout.
- J’ai rencontré ton autre sœur, en Alaska. On dirait que vous avez pas le même tempérament.
- Des filles comme moi, on en trouve pas tous les jours.
- Ton métier, c’est bien archéologue?
- J’ai toujours eu cette ambition. J’ai étudié dans mon pays. Puis suis venue ici. J’ai participé à plusieurs missions en Grèce et en Europe de l’Est. Avec mes collègues, on va bientôt partir en Bulgarie. Et je voyage un peu partout dans le monde.
- C’est une vie passionnante. Tu vas faire quoi, en Bulgarie?
- D’autres archéologues, sur place, ont découvert un mausolée thrace. Ils veulent nous le montrer. On les connaît bien. On a déjà bossé ensemble.
- Un mausolée thrace?
- Un grand monument funéraire. Plein de trésors. Les Thraces formaient un peuple guerrier. Ils ont lutté aux côtés des Troyens. Fourni des mercenaires à Athènes. Et Spartacus, qui a mené les esclaves contre Rome, était aussi un Thrace.
- T’aimes l’histoire ancienne, aussi?
- Un jour je t’expliquerai pourquoi. Si tu veux, reste avec moi quelques semaines. Mes amis diront rien.
- J’ai peur de déranger.
- Non, mais je te préviens: mon boulot est long et fastidieux. Il faut parfois des mois avant de mettre la main sur un objet.
- On parlera, toutes les deux. Le temps passera plus vite. Il y a pas beaucoup de femmes, dans ton équipe.
- La Grèce reste un pays macho. Je m’en fous. Si un mec me cherche, je lui fais sa fête. Je suis féminine, mais championne de boxe de thaï.
Le soir, elles dînent ensemble dans une taverna. Sortent danser dans une boîte de Glyfada. Rentrent dans la nuit en marchant au bord de la mer.
- Je vais te dire qui je suis vraiment, Kelly.
- Je t’écoute.
- Je fais partie d’une société secrète. On voue un culte à Arès. Mars. Le dieu de la furie guerrière.
- Chacun est libre de croire en ce qu’il veut.

New York. Le Bronx. Soundview. Berceau du hip-hop. Territoire des Blood, le gang armé le plus violent de la Côte Est. Réaction des Noirs aux bandes hispaniques.
Depuis une dizaine d’années, davantage de flics. Moins de crimes. Mais des bavures policières racistes. Sale ambiance. Toutes les bodegas ont gardé leurs vitres blindées.
C’est là que vit Sam, le copain flic de Kelly. Dans un deux pièces. Il est né dans ce quartier. Bosse à Manhattan, mais a refusé de déménager.
Mercredi 11 août, cinq heures du matin. Réveillé par un coup de fil de Sandy, sa collègue.
- Allo?
- Chef? C’est Sandy.
- Une urgence?
- On a retrouvé le corps de David à son domicile.
- David? Le scientifique disparu le mois dernier?
- Lui-même. Et dans un sale état.
- Des traces de torture?
- Plus que ça. Difficile de donner des détails par téléphone. Le mieux, c’est de venir le voir.
- Quelle adresse?
- Upper West Side. Amsterdam Avenue. Facile à repérer, on a disposé des barrages de police autour de l’immeuble.
- Des barrages? Pour un simple cadavre?
- C’est pas un simple cadavre. J’ai jamais vu un truc pareil.
- Il y a du monde?
- Plusieurs équipes sont déjà sur place.
- Ok, j’arrive.
Il se lève et s’habille en vitesse. Prend sa moto. Démarre en trombe.
White Plains Road. Westchester Avenue. Ca roule bien. D’un trait, les huit kilomètres qui le séparent du nord de Manhattan. La 7e Avenue. Morningside Heights. Cathedral Parkway.
Amsterdam Avenue. Ca roule moins bien. Sam se faufile entre les voitures. S’arrête devant le barrage qui bloque la circulation. Plusieurs bagnoles de flics. Une foule de curieux. Des journalistes.
Six heures moins vingt.
Les agents reconnaissent le lieutenant. Le laissent entrer. Il se renseigne.
- C’est à quel étage?
- Au cinquième, chef.
- Qui a prévenu la presse?
- Personne. Ils ont des yeux et des oreilles partout.
- C’est des conneries. Je veux pas en voir un seul dans l’immeuble, ok?
- Entendu. On continue à les bloquer.
- Et les voisins?
- Ils ont reçu l’ordre de rester chez eux. Personne a quitté le bâtiment.
- C’est bien. Et tous ces gens, dans la rue, c’est qui?
- Des habitants du quartier.
- Il faut les faire circuler. Les journalistes aussi.
- Les hommes surveillent bien le barrage.
- C’est pas suffisant. Le dispositif sert à cacher un truc. Pas question que les badauds voient le corps quand on le sortira.
- Bien, chef.
Sam pénètre dans l’immeuble. Un bloc marron de vingt-cinq étages. Place nette tout autour. Couloirs surveillés.
Au rez-de-chaussée, une jeune femme. Elle jette des regards inquiets par sa porte entrouverte. Le flic va la voir.
- Interdiction de sortir.
- Je dois accompagner ma fille à l’école. Je suis une jeune mère divorcée et…
- Me raconte pas ta vie, j’en ai rien à branler. Tu restes chez toi, et tu fermes cette putain de porte.
- Ca a le mérite d’être clair. – Très clair. Dis-moi, juste une question, comme ça. Tu connaissais David?
- On est nombreux, dans cet immeuble.
- Ca va, laisse tomber.
Sam prend l’ascenseur. Retrouve Sandy au cinquième. Elle l’attend devant l’appartement de la victime.
- J’étais de garde cette nuit. Un voisin, réveillé par une sono bruyante, nous a alertés. La musique provenait d’ici.
- Je veux voir le corps.

Midtown East. Un appartement de la 48e Rue.
Un homme se prépare à partir. Vacances. Sur son lit, une valise ouverte. A côté, un billet d’avion pour le Brésil. De la documentation. Le guide des meilleures putes.
Huit heures du matin. Dans sa salle de bain, le type se rase.
Son portable sonne.
- Allo?
- Salut Greg, c’est Sam.
- Tiens, justement, je pensais à toi. Je me disais: le pauvre, obligé de se taper toute cette merde. Pendant que moi, je me tire à Rio.
- Tu te tires plus nulle part, Greg. On a un cadavre sur les bras.
- C’est la meilleure, celle-là. Ca arrive pas tous les jours, à New York!
- Quand tu verras le macchabée, tu feras moins le mariole.
- Désolé, mon avion décolle dans deux heures.
- Tes vacances de connard, ce sera pour l’année prochaine. Ma hiérarchie compte sur toi.
- Mes assistants s’en chargeront. Ils ont toute ma confiance.
- Si t’es pas à ton labo dans une demi-heure, je te casse la gueule.
- Ca va, j’ai compris. Lâche-moi.
- Magne-toi.
Il raccroche. Regarde sa valise ouverte en soupirant.
Greg est expert médico-légal. Dirige un grand laboratoire à l’angle de la 1ère Avenue et de la 30e Rue.
Juif Ukrainien d’origine. La trentaine. Silhouette trapue. Cheveux bruns. Sourcils épais. Yeux noirs, légèrement bridés. Gros nez. Moustache abondante.
Il finit de se raser. S’habille. Tenues de ville.
Sur son lieu de travail, vingt-cinq minutes plus tard. Il accueille Sam, qui escorte la civière. Le corps est recouvert de plusieurs couvertures. On voit rien.
- Pas encore à Rio?
- J’ai failli attendre, flicard. C’est moi qui devrais te casser la gueule.
- T’as vraiment une sale tronche. Je m’y ferais jamais.
- Je t’ai déjà expliqué, comment un coroner de l’Alabama s’y prend pour effectuer une autopsie?
- Dis toujours.
- Il file un coup de pied dans le cadavre. Puis déclare: « Celui-là, pour être mort, il est bien mort! »
- Copieur. Un agent du FBI me l’a racontée. Mais il était plus drôle que toi.
- Rapport à ma sale tronche, j’imagine.
- Ouais, mais moins sale que celle de notre client.
- Retrouvé ce matin?
- Avant l’aube. Un voisin a appelé Sandy.
- L’historique?
- Pas grand-chose à relater, mec. Les choses se sont déroulées à l’insu de tout le monde. Aucun occupant de l’immeuble a remarqué quoi que ce soit.
- Je connaissais David. On avait fait une partie de nos études ensemble. On va d’abord vérifier que c’est lui. On sait jamais.
- Il est méconnaissable. Mais la moitié intacte de son visage ressemble à sa photo.
- Si je comprends bien, quelqu’un serait monté au cinquième étage de son bâtiment avec le corps. Sans se faire voir. Et l’aurait déposé chez lui. Sans forcer la porte. Là, il aurait foutu la musique à fond. Avant de se barrer incognito.
- Ouais, ça paraît incroyable.
- Il faut que je me rende compte.
Greg soulève les couvertures. Mouvement de recul. Ses assistants, autour de lui, se regardent avec perplexité. Sam semble encore fasciné. L’expert se tourne vers lui.
- Bordel de merde! C’est quoi, ce truc?
- Tu vas nous le dire.
- Certainement. Mais pas tout de suite. Laisse-moi encaisser le choc.
- T’as déjà une idée?
- Je suis un pro. Je réponds pas sans analyser avant. Par contre, je peux te dire à quoi ça me fait penser.
- A quoi?
- A quelqu’un qui aurait bouffé de la radioactivité.

Miami, Floride. Une hacienda, non loin d’un golf. Résidence secondaire de Victor, le grand chef de la police new-yorkaise.
Ancien business man. Ex directeur des douanes. Vice-président d’Interpol. Vétéran du Vietnam. Il partage sa vie avec une informaticienne libanaise. Une fille superbe.
Lui, blanc au teint hâlé. Taille moyenne. Mince. Musclé. Crâne rasé. Yeux bleus intenses. Regard autoritaire. Tenues sobres et élégantes.
C’est là, dans son hacienda, qu’il réunit Sam et Oliver.
Vendredi 13 août, le matin. Le flic noir arrive le premier. Il a pris l’avion la veille. Son patron lui fait visiter les lieux.
- Pourquoi nous recevoir ici, chef?
- Alors que ce serait tellement plus simple à New York… Pour prendre du recul, Sam. Juste pour prendre du recul. Je fais toujours ça.
- Miami, ça fait un sacré recul, quand même.
- On est toujours sur la Côte Est. Viens avec moi, je vais te montrer un truc.
Ils traversent une palmeraie ombragée. Des jardins de cactus. Gagnent une terrasse surélevée. La vue domine des champs de cannes à sucre.
Une vieille demeure. Murs intérieurs orange pâle. Mobilier raffiné. De riches ornements. Au milieu du salon, une statue de marbre noir. Un type en haut de forme.
- Tu sais qui c’est ce mec, Sam?
- Non, j’en sais foutre rien, chef.
- C’est le premier propriétaire du domaine. Un immigré Basque. Il avait des couilles en or. Et tu sais ce que dit la légende?
- Non.
- Il avait vendu son âme au diable. En échange d’un pouvoir. Celui d’apparaître en même temps à sept endroits différents.
- Sept? Ca lui faisait quatorze couilles en or.
- Mais ça l’a pas rendu plus riche. J’ai trouvé cinq autres statues comme celle-ci dans la demeure. Je cherche toujours la dernière.
- Tout ça pour dire quoi, chef?
- Chaque crime est une question. C’est pas forcément sur place qu’on obtient les réponses.
- Qui nous dit que le tueur de David se trouve à Miami?
- Qui nous dit qu’il se trouve à New York? Et pas à Austin? Ou à Tokyo? Un mec qui laisse des cadavres comme ça derrière lui… Il a des pouvoirs diaboliques.
Dehors, un bruit de voiture. Oliver vient d’arriver. Se gare. Les deux autres sortent l’accueillir.
Le petit groupe se dirige vers une autre maison du domaine. Une villa blanche de plain pied. Un champ d’orchidées. Une grande piscine.
Victor les invite à s’asseoir au bord de l’eau, autour d’une table en pierre. On leur sert des jus d’oranges pressées. Le fédéral cache mal son impatience.
- Ca ira, merci. J’ai déjà pris un café au Burger King de l’aéroport.
- J’expliquais justement à Sam…
- Quoi? L’histoire des sept statues? Je la connais déjà.
- Mais… Comment?
- C’est la première fois que je viens ici. Je me renseigne toujours avant de mettre les pieds quelque part. Ca permet de gagner du temps en palabres.
- Alors, allons droit au but. Tu nous fais une récapitulation, Sam?
Le flic noir sort des documents d’une pochette. Des copies du rapport d’autopsie. Signées par Greg.
- Le corps identifié est bien celui de David.
- Notre expert a fait correctement son boulot?
- On peut le dire.
- Mais encore?
- Données historiques. Relevés d’indices. Examens en laboratoire. Tissus biologiques. Echantillons cellulaires. Fluides corporels. Prélèvements de sécrétions. Sérologie médicolégale. Technologie ADN.
- Tout le tremblement, quoi. Le décès remontait à quand au moment des analyses?
- Environ vingt-quatre heures.
- Du rapide, tout ça. Cause de la mort?
- Homicide. Forte irradiation radioactive. Décès consécutif aux mutations provoquées.
- Vraiment diabolique.

Vieques. Dimanche 15 août, quatorze heures trente. Sam descend d’un petit avion. Navette entre Porto Rico et l’île voisine. Lui, parti de New York le matin même. Il a rendez-vous lundi avec Silver, le directeur de « Vivre sur Mars ». Oliver sera également présent.
Sam passe un coup de fil à Victor.
- Allo, chef? Je suis déjà sur place.
- T’es en avance. J’ai parlé à Jeff, le patron du FBI. Oliver te rejoindra que demain. Comme convenu.
- J’aime être en avance. Surtout quand les fédéraux sont aussi sur le coup.
- On a besoin d’eux, Sam. L’affaire est trop bizarre. On peut pas courir le risque de garder ça pour nous.
- J’aimerais savoir pourquoi je suis ici.
- Tu devines pas? T’as pas écouté les news, dernièrement?
- Si, j’ai appris la disparition du remplaçant de David.
- Ca répond à ta question. Silver, le chef du projet, a gueulé contre nous. Il nous accuse de pas faire notre boulot.
- Jamais entendu parler de ce mec. Ca m’a l’air d’être un vrai trou du cul.
- C’est une tête. Et il a des relations. A la Maison Blanche. Des relations familiales. Alors sois diplomate, pour une fois.
- Ca va, on a compris. Je tiendrai ma langue.
- J’espère bien. Tu vas faire quoi, aujourd’hui?
- Aller à la plage. C’est mon jour de congé.
- T’as de la chance. Bon, je te laisse. Et pas de conneries, hein.
Vieques. La Petite Fille. Cent trente cinq kilomètres carrés. Un point-virgule dans les Caraïbes. Neuf mille cinq cents habitants. Noix de coco, patates douces, avocats, bananes, papayes et… uranium.
L’uranium des essais de l’armée. Un demi-siècle de conflits entre la marine de guerre et la population locale. Pour que les soldats américains partent enfin. Rendent le territoire qu’ils ont volé. Et arrêtent de polluer et de pourrir la vie du peuple.
Sam loue une moto. Fait un tour. Admire le vieux phare de Punta Mulas. Visite le musée historique à Isabel Segunda. Le fort Conde de Mirasol.
Il longe le bord de mer. Trouve une plage tranquille, près de Mosquito Bay. Passe la journée. Regarde, le soir venu, les millions de petites lumières qui s’agitent dans les vagues.
Vingt-trois heures. Seul, dans sa chambre d’hôtel. Un flash d’information. Le président des Etats-Unis vient de prendre une décision. L’armée devra quitter Vieques. C’est sûr. C’est définitif.
Démagogie? Opportunisme? Les élections se rapprochent. Ca aussi, c’est sûr.
La réaction se fait pas attendre. Une heure plus tard, du bruit dehors. Des sonos. Des tambours. Des feux d’artifices. Des cris de joie.
- Vieques libre!
Les habitants exultent. Ils font la fête.
Le lendemain matin. La terrasse extérieure d’un grand hôtel. Sam et Oliver se rejoignent. Attendent Silver. Ont le temps de boire un café. Puis un autre.
Le type s’amène enfin. Accompagné de sa femme, une blondasse aux cheveux courts, hyper sexy. Trente ans, un mètre quatre vingt, soixante kilos, 95b.
Le couple, escorté par une quinzaine de mecs en noir. Tous armés de mitraillettes. Ils encerclent la terrasse. Surveillent les alentours.
Silver. Cinquante ans. Gros, musclé, crâne rasé. Jogging Adidas, baskets. Ancien manager au sein de la NASA. Sa spécialité: ingénierie mécanique.
Sollicité pour diriger « Vivre sur Mars » dès le lancement du concept. Une initiative de sa famille. Cette dernière détient un groupe leader dans les technologies de l’énergie et de l’automation.
Le type se racle la gorge. Allume un cigare.
Sa femme se déshabille. Vêtue d’un string léopard, se jette dans la piscine de l’hôtel. Silver l’admire.
- Elle nage bien, hein?
Une fois encore, Oliver s’impatiente.
- On est là pourquoi, si c’est pas trop demander?
- C’est des Portoricains de New York qui ont tué David. Et enlevé David 2. Il faut arrêter ces putains d’écologistes.

Athènes. Ce même lundi 16 août, le soir. Cérémonie d’ouverture des jeux olympiques.
L’enceinte du stade. Soixante-douze mille spectateurs.
Les couloirs qui mènent aux gradins. Kelly croise son amie Melissa. Elles s’isolent quelques secondes.
- Tu fais quoi, ici?
- J’accompagne un homme d’affaires. Passionné de sport. Il a besoin d’une hôtesse. Et toi?
- Je suis avec des archéologues. Tu te souviens du Voyageur? Le tueur en série? La fille que je rejoins est la sœur d’une des victimes.
- Une Asiatique? Je t’ai aperçue avec elle tout à l’heure, quand vous arriviez.
- T’as l’air de la connaître.
- De réputation, seulement. C’est une tueuse à gage. Je t’expliquerai plus tard.
- On se voit quand, pour en parler?
- Je dois me rendre à Londres à la fin du mois. Pour le business. On a qu’à se filer rencard là-bas.
- Ok, amuse-toi bien.
- Toi aussi. Et fais gaffe.
Kelly se fraie un chemin dans le public. Maliwan l’attend.
- T’en as mis, du temps.
- J’ai dû faire la queue devant les toilettes, désolée.
- T’as rien raté. La cérémonie va commencer dans quelques minutes.
- Génial.
La grande prêtresse apparaît. Celle qui a allumé la flamme. Elle présente son spectacle.
Rappel chronologique: trois mille ans d’histoire sportive. Quatre cents joueurs de tambour. Au cœur du stade, les anneaux géants s’embrasent. Discours officiels.
Haute de dix-huit mètres, la tête d’une statue cycladique surgit, se transforme. Défilé traditionnel des nations. Serment olympique. Ouverture des jeux.
Six athlètes se relaient pour porter la torche. Elle bascule dans la vasque. S’élève vers le ciel. Au milieu des feux d’artifice.
Plus tard, Kelly et Maliwan. Au bar de leur hôtel.
- Alors? Toujours décidée à partir avec nous en Bulgarie?
- Toujours. Mais j’ai des questions à te poser.
- Je t’écoute.
- Au cours de ce mois, tu m’as initiée à l’archéologie. Tu m’as surtout confié un secret. Pourquoi?
- Le propre d’une société secrète, c’est d’être connue de ses seuls adeptes.
- Donc?
- Donc je veux que t’en fasses partie.
- Il faudrait que je quitte le FBI, pour ça.
- Non. Mais tu dois garder notre secret.
- Tu prends un risque. Imagine que je refuse.
- Vraiment? Dans ce cas, on te retrouve et on te fait la peau.
- Je sais me défendre.
- C’est sûr, mais nous, on est des tueuses.
- Une société de femmes?
- Ouais. On est les Filles de Mars. Les Amazonas. Les lointaines héritières du culte de la Thrace ancienne.
- Mon rite d’initiation consistera en quoi?
- La mafia bulgare a envahi le site du mausolée. Pour piller ses trésors. Et les revendre à des collectionneurs privés.
- Et alors?
- Demain, tu viens avec nous. Et on massacre ces enculés. Toujours partante?
- Toujours partante.
Le lendemain, dix-huit heures. Chipka, Bulgarie. La Vallée des Roses, au Sud du Balkan. Paysage varié de cimes rocheuses, de forêts et de petites rivières.
L’accès au mausolée, entravé par de gros camions.
Juste à l’entrée, une cinquantaine de filles. Sur des motos Suzuki 750 GSX-R noires et gris métallisé, flambant neuves.
Les guerrières. Vêtues de combinaisons high-tech. Protection à toute épreuve. Fusils de précision Dragunov.
A la tête du groupe, Kelly et Maliwan.
La Thaïlandaise fait un signe de la main en direction des poids lourds. Les filles balancent des grenades dessus.
Les véhicules explosent. Ca va saigner.

On entend des mecs hurler. L’un d’eux, en flammes, se jette sur la route. La Thaïlandaise, avec son fusil, l’abat comme un chien.
- Crève, saloperie!
Les cinquante motos sautent par-dessus l’épave. La bataille s’annonce brève. Les mafieux sont qu’une vingtaine sur le site. Kelly le fait remarquer à la meneuse.
- Supérieures en nombre. Aucun honneur.
- On s’en bat les couilles, de l’honneur! On est là pour le nettoyage!
Les pillards se planquent derrière des bagnoles. Tentent de résister avec leurs fusils.
La New-yorkaise participe aussi. Aidée, comme les autres, par le système de visée informatique de son casque. A elle seule, descend cinq hommes. En pleine tronche. Le sang gicle.
Maliwan en bute dix autres. Les cinq derniers veulent se rendre. Naïvement, sortent de leur planque. Les mains en l’air.
Les cinquante filles leur tirent dessus en même temps. C’est plus des hommes, c’est du gruyère. Fourré de chair sanguinolente. Putain de carnage.
Le chef des bandits. Il se montre en dernier. Seul et sans armes. Défie la Thaïlandaise.
- Tu veux te battre, salope? Montre-moi de quoi t’es capable, sans ton fusil.
La fille le prend au mot. S’avance vers lui. Démonstration de boxe thaï. Deux minutes. Le type, par terre. La nuque brisée. Raide mort.
Les Amazonas rassemblent les cadavres. Versent de l’essence dessus. Foutent le feu au tas. Regardent le spectacle en buvant du Pepsi. Kelly attend des compliments.
- Alors, j’étais comment?
- T’as refroidi le quart de ces merdes. Pas mal.
- Ils étaient vraiment pas nombreux.
- C’est un début. Si tu veux, t’es des nôtres.
- En fait, t’es une tueuse à gage. C’est les archéologues qui t’ont payée, pour ce coup?
- Pour ce coup, ouais. Comme je suis archéologue moi aussi, je me suis deux fois rendu service. Mais on a toutes sortes de clients.
- Alors, où est ma part?
- On paie jamais une débutante. Tu seras rémunérée sur ton prochain contrat.
- J’ai pas encore dit que j’acceptais.
- T’as jusqu’à la fin du mois pour réfléchir.
Le lendemain, les savants reprennent leurs fouilles dans le mausolée. La guerrière redevient chercheuse. Le jour et la nuit.
Kelly, dans sa chambre d’hôtel. Sur son lit, devant son ordinateur portable. En visio avec Sam.
- Ca se passe bien, à New York?
- Ouais, pas mal. Mais j’ai fait un truc dégueulasse. J’ai arrêté des écolos de ton quartier. Des jeunes.
- A cause de Silver?
- Tu le connais?
- Non, mais je suis au courant. Oliver m’a raconté l’histoire. Un besoin urgent de boucs émissaires pour le meurtre de David.
- T’en penses quoi, toi?
- Ca te regarde pas, Sam. Fais ton boulot de merde.
- Ok.
Midi à New York. Le flic noir va déjeuner. Rendez-vous avec Oliver. La brasserie française de SoHo. Le point sur la visite à Vieques. Le fédéral cherche à cerner Sam, qu’il connaît depuis peu.
- Alors, le directeur de « Vivre sur Mars »?
- Il a rien dans le froc. C’est un bouffon.
- Et la piste des écolos?
- Pure connerie. Mais j’obéis aux ordres.
- Silver a encore exercé des pressions sur ta hiérarchie.
- Comme sur la tienne, Oliver. Sans ses relations, ce type, c’est moins qu’une merde.
- Il a peut-être raison, on sait jamais.
- T’es con, où tu le fais exprès? On ignore encore ce qui est arrivé à David 2. Si ça se trouve, il est toujours vivant.
- Si ça se trouve. Ceci dit, j’ai du nouveau: malgré le départ de l’armée, « Vivre sur Mars » restera à Vieques.
- Ca explique tout…
- Tu veux dire quoi, là?
- Rien. Laisse tomber.

Lundi 30 août, le soir. Veliko Tarnovo, Bulgarie.
La falaise de Tsarevets. Kelly et Maliwan se promènent dans les ruelles médiévales. S’arrêtent dîner dans un petit restaurant.
Cuisine locale. Pâtes aux aubergines. Poivrons farcis. Kebab au porc. Bière Zagorka.
Les deux filles sont attablées à l’extérieur. Leur dîner ressemble à un adieu.
- Alors, Kelly? Ta réponse?
- Pour devenir une Amazone? Bof…
- Ca veut dire non.
- Je suis déjà assez occupée comme ça.
- T’as voulu nous infiltrer, espèce de garce.
- Garde tes insultes. Et cherche pas les embrouilles.
- Je vais vraiment être obligée de te buter.
- Tu m’as laissé cent fois le temps de briser la loi du silence. T’aurais dû me liquider avant.
- J’ai pas peur de ton FBI de merde.
- Tu devrais.
Un homme arrive dans la rue. La Thaïlandaise a l’air de le reconnaître.
Tout se passe très vite.
Le type met la main dans la poche intérieure de sa veste. Un flingue. Maliwan file un coup de pied dans la table. L’envoie droit sur l’agresseur, qui tombe par terre.
Bris de verre et de faïence. Les restes du repas maculent la terrasse. Le patron du restau, alerté par le bruit. Il accourt vers l’extérieur.
Les filles se sont barrées. Le tueur se lance à leur poursuite.
La vieille ville, en montée très raide. Moins sportif que ses proies, l’homme s’essouffle. A cause de la distance et des promeneurs nocturnes, hésite à tirer.
L’archéologue connaît bien l’endroit. Entraîne sa complice le long des remparts, vers le nord-est de la colline. Elles se cachent toutes les deux derrière des blocs de pierre.
Le type avance dans l’obscurité. A bonne hauteur, ouvre le feu. Les filles se jettent à découvert et tirent en même temps. Maliwan rate son coup. Kelly abat le salaud. En plein cœur.
- Tu m’as sauvé la mise, salope. On est quitte.
- J’espère que tu vas me foutre la paix, maintenant.
- C’est toi qui es venue me trouver en Grèce. T’avais qu’à rester à New York.
- On fait quoi, du cadavre?
- C’est un ancien rocher d’exécution, ici. Dans l’ancien temps, on balançait les traîtres par-dessus la falaise, vers la Yantra.
- T’as oublié d’être conne, toi. Tu pars où, demain?
- Nos confrères bulgares nous ont montré ce qu’on voulait voir. Avec mes potes archéologues, on rentre à Athènes. Et toi?
- Je vais en Angleterre, rendre visite à une copine. Puis je retourne aux Etats-Unis.
- Nos chemins se séparent.
- On se reverra.
Le lendemain, à Londres. Aéroport d’Heathrow, seize heures cinquante-cinq.
Melissa accueille Kelly.
Elles passent la soirée ensemble. Assistent au concert d’une chanteuse de r&b. La star mondiale se produit à la Scala de Londres.
Elles aiment cette musique, fusion du rythme rap et de la voix soul. Elles dansent dessus depuis dix ans. Avant, elles écoutaient du new jack. Encore avant, du funk.
Minuit. Un grand hôtel de Park Lane. Dans leur chambre. Les deux amies font le point.
- Des fois, j’ai des clients bizarres. Alors, je leur file un somnifère et je fouille dans leurs papiers. Un jour, je suis tombée sur un ambassadeur tchèque, comme ça. Dans son attaché-case, il avait des infos sur les Filles de Mars, les Amazonas.
- Avec des photos, dont celle de Maliwan.
- Exact. C’est comme ça que je l’ai reconnue, le soir de la cérémonie.
- Tu sais quoi sur ces filles?
- Elles sont protégées par plusieurs gouvernements d’Europe de l’Est et d’Asie. Elles ont aussi des liens avec des chasseurs de prime, aux Etats-Unis.

Jeudi 2 septembre, midi. Le monde apprend la réélection du président républicain.
Kelly est rentrée chez elle la veille. Elle a beaucoup dormi. Elle reçoit un coup de fil d’Oliver.
- Alors, ce voyage?
- J’ai du nouveau. On se voit pour en parler?
- Passe au QG dans deux heures. A part ça?
- J’en ai marre. Marre du racisme. Marre de l’ignorance. Marre du puritanisme. Marre des lois contre l’avortement.
- Pourquoi tu me dis ça?
- Pour rien. J’ai envie de râler, c’est tout. On est encore un pays de liberté, ouais ou merde?
Federal Plaza, quatorze heures. Le directeur reçoit la fille dans son bureau.
- D’abord, félicitations.
- Pour?
- La Bulgarie. Les cinq criminels internationaux que t’as éliminés.
- On m’a agressée, j’ai répliqué. C’est de la légitime défense.
- Nos services recherchaient ces fils de pute depuis deux ans. Je vais te citer en exemple.
- J’ai repris le dossier du Voyageur. La sœur d’une des victimes bosse dans l’archéologie. A travers elle, j’ai découvert un réseau de tueuses à gage. Voici des documents secrets qui parlent d’elles.
- Où t’as trouvé ces papiers?
- J’ai mes informateurs.
- Des idées, pour la suite?
- Avec ta permission, enquêter sur les chasseurs de prime. C’est des copains des Amazones.
Mais Kelly attendra pour repartir. Les mecs vont avoir besoin d’elle, à New York.
Dans la nuit du 2 au 3. Le commissariat d’Upper West Side. Sandy, encore de garde. Tapage nocturne au domicile de David 2.
Coup de fil à Sam. Le flic prend sa moto. Sur place vers six heures du matin.
A quelques blocs du premier David. Barrages, voitures de police, rue condamnée. Le même bordel que la fois précédente.
Sam retrouve Sandy.
- Les lieux ont été balisés?
- Je m’en suis occupée avec Alex et Harry, chef. La porte a pas été forcée. Le ravisseur devait avoir les clés. C’est pas un mystère. Il a été vachement discret, c’est tout. Pour le reste, aucune trace.
- Mais encore?
- On a trouvé l’appart éclairé à notre arrivée. Le corps était disposé sur le sofa du living-room. Volets et portes closes. Ni meubles déplacés, ni empreintes de pas, ni balles de revolver dans les murs, ni traces de sang.
Une sonnerie. Le mobile de Sam.
- Allo? Quoi? Un autre cadavre? Au jardin de Brooklyn? Ok, j’arrive.
Oliver s’amène.
- Des infos, Sam?
- Le FBI est déjà là? Tu parles d’un boulet.
- J’ai vu le macchabée. Même état que David.
- Un autre nous attend à Brooklyn. T’as qu’à me suivre.
- Deux comme ça dans la même nuit. Le crime spectacle fait des heures sup.
- Ouais, il marche avec le monde.
Broadway. Puis Manhattan Bridge. De l’autre côté, des rues bordées de vieux pavillons blancs. Toits pentus rouges ou verts.
Washington Avenue. Le musée d’art de Brooklyn. Sam gare sa moto sur le parking. Oliver le rejoint avec sa tire.
- Les fédéraux devraient arrêter les poulets pour excès de vitesse.
- Même pas en rêve.
Les deux hommes entrent dans le jardin botanique. Déjà sur place, plein d’autres flics. Leur chef guide les nouveaux arrivants vers le cadavre. Sam l’interroge.
- Une idée, sur l’identité de la victime?
- Apparemment, une serveuse noire, disparue il y a deux mois. On appelé le barman, son patron présumé. Il affirme la reconnaître.
- Le barman? Et pas sa famille?
- Elle avait pas de famille. C’était une proie facile.

Dix heures du matin. Le laboratoire de Greg. Sam et Oliver sont sur place. Kelly vient de les rejoindre.
Tous dans le même bureau. Quatre tasses de café fumant sur un plateau. Les deux fédéraux, pour l’instant, se tiennent un peu en retrait. Ils écoutent le flic noir questionner l’expert, échangent parfois des regards.
- Alors, t’as vu nos deux clients de cette nuit?
- Enorme. Mais j’ai besoin que tu m’en dises davantage, cette fois, sur les circonstances.
- Des conjectures. Ceci dit, Sandy a probablement raison. On suppose que les deux David et la fille ont bien été enlevés. Le ravisseur, si c’est le même, a dû les faucher dans la rue, comme des gosses. Il devait pas être seul à faire le coup. Il a volé leurs clés et torturé ses victimes avant de les tuer puis de les ramener chez elles. Discrètement, profitant de la nuit.
- Et la musique?
- Le tapage nocturne? Un moyen d’attirer l’attention. Il voulait nous amener aux corps. Le temps que les voisins réagissent, il pouvait quitter l’immeuble rapidement.
- Vachement risqué.
- Ouais. Au prochain coup, on l’aura.
- T’oublies le corps de la fille, ça change tout. Découvert à l’extérieur, dans un grand jardin public, sans bruit, presque par hasard.
- C’est vrai. Le gardien de jour venait de prendre la relève, commençait sa ronde matinale. Celui de nuit a pas percuté. Le macchabée gisait au milieu des roses.
- Un vrai poète, notre meurtrier.
- Un intrus très habile, surtout. Le jardin botanique de Brooklyn est à ciel ouvert, mais son accès reste condamné en-dehors des heures de visite. Et pas une seule trace d’effraction, pas une seule empreinte de pas. Ils ont dû venir en hélicoptère et larguer la fille dans les fleurs.
- Personne a vraiment rien remarqué?
- L’endroit est grand. A tous les coups, le gardien roupillait dans sa cabine. Tu peux nous dire quoi, sur les corps?
- Rien de définitif avant le résultat de l’autopsie. Mais les gars ont déjà procédé à l’examen extérieur. On leur a ôté leurs vêtements. Le visage, le cou, le torse, le ventre, les bras et les jambes comportent des excroissances de chair. Ces dernières forment d’importants amas globuleux. Plusieurs organes ont dû enfler et déborder en se mélangeant. Ca ressemble plus à rien.
- Mais c’est les mêmes déformations d’un corps à l’autre?
- Plus ou moins. Les parties intactes aussi, bizarrement: le côté droit du visage, la poitrine à l’endroit du cœur, le ventre au niveau des intestins, le bras droit et la jambe gauche. Le reste est que débauche de tissus morts.
- Tout rappelle le cas de David.
- Exact. On sait d’où viennent les tuméfactions. Des cellules ont proliféré de façon anormale. C’est révélateur d’une sorte de cancer accéléré. On peut faire cette déduction à l’œil nu. Je tiens compte aussi de l’historique des dossiers: les deux nouveaux, comme David, ont été abandonnés un mois ou deux après leur disparition.
- Seule la radioactivité peut produire ça?
- Un sérum radioactif, pour être précis. Le problème, c’est qu’on a pas trouvé trace du produit la première fois.
- Comment tu l’expliques?
- J’en sais rien. Le siège de chaque tumeur se trouve sous la peau. On fait du repérage au scanner. Puis, avec l’extrémité d’une aiguille, on recueille un petit morceau de tissu. La profondeur du thorax et de l’abdomen réclame des opérations chirurgicales. Les échantillons sont placés dans des liquides conservateurs. Découpés en tranches très fines d’abord colorées puis examinées au microscope.
- Ouais, rien échappe à tes analyses, si je comprends bien. Putain, quel bordel, cette histoire… Les résultats, c’est pour quand?
- On est débordé. Dans deux jours, si tout va bien.
Sam se tourne vers Oliver. Sur le visage du flic noir, une expression d’ironie.
- Alors, tu crois que les écolos ont encore frappé?
- Fais pas chier, Sam. Toi seul les as arrêtés, ces mecs.
- Mais c’est toi qui donnais raison à Silver.
- Kelly pense que c’est l’œuvre d’un tueur en série. Je le lis dans ses yeux. Et je crois ce que ses yeux me disent.

Federal Plaza, en fin de matinée. Kelly et Oliver, de retour. Assise face au directeur, la fille croise les jambes. Le regarde d’un air amusé.
- Tu sais lire dans mes pensées, maintenant?
- Sam a eu tes faveurs. Je me contente de tes yeux.
- Ta copine serait heureuse, si elle t’entendait.
- Pourquoi pas? Elle aime mon côté charmeur. Ca met du piment dans notre couple.
- A condition qu’elle soit charmeuse elle aussi…
- Quand on fait des concours de drague, elle me bat souvent. T’inquiète pas pour elle.
Il croise les mains sur son bureau. Soupire. Promène son regard sur les piles de dossiers qui l’entourent. Revient vers la profiler.
- C’est un tueur en série, d’après toi?
- On dirait que la télépathie marche plus…
- Sérieusement.
- J’en sais rien, Oliver. Je suis comme toi, je découvre. T’as pensé à faire surveiller les sites de déchets radioactifs?
- Avec Jeff, on a pris cette décision dès le début du dossier. Pas un seul de ces endroits échappe à notre vigilance.
- Dans tous les Etats, ou seulement à New York?
- Dans tous les Etats, Kelly. De la Nouvelle Angleterre à l’Oklahoma en passant pas l’Idaho et le Kentucky. Dix-sept lieux stratégiques. Uranium, tritium, plutonium… On a pas attendu que tu rentres de Grèce.
- Et ça donne quoi?
- Pour l’instant, rien. Mais les entrées sont bien gardées.
- Alors, c’est sans doute un physicien nucléaire qui a fait le coup. En tout cas, quelqu’un qui s’y connaît.
- Quels seraient ses mobiles?
- Difficile à dire. En tout cas, Sam a raison. Rien à voir avec les écolos. La serveuse noire en est la preuve. Le directeur de « Vivre sur Mars » s’est trompé.
- Va donc lui expliquer.
- C’est ce que je vais faire.
- Quoi?
- Partir à Vieques. Et le rassurer. Pour qu’il arrête de nous emmerder avec sa parano.
- D’accord. Attend au moins le résultat officiel de l’autopsie. Tu seras plus crédible.
- Je réserve déjà mon billet d’avion.
Trois jours plus tard, le dimanche 5 septembre, quatorze heures. Vieques. Base de la marine de guerre. Kelly, venue en moto, se présente à l’entrée. Plusieurs soldats se dirigent vers elle.
- Je suis agent fédéral. Voici ma carte.
Un des mecs prend les papiers. S’absente. Les autres restent plantés devant la fille. La dévorent des yeux. L’autre revient dix minutes plus tard.
- C’est bon, Silver va te recevoir. Le centre « Vivre sur Mars » est indiqué. T’as qu’à suivre les panneaux, ma poule.
- Merci. Ca, c’est du savoir-vivre.
Elle redémarre. A plusieurs endroits sur sa route, des camions militaires et des entrepôts. Des hommes vont et viennent. Chargent des caisses d’armes et de munitions. L’armée plie bagage. Devant un grand bâtiment en forme d’hémisphère, un parking. Kelly se gare.
Silver sort l’accueillir. Elle le suit à l’intérieur. A l’entrée, de grandes parois de verre. Un hall d’accueil lumineux. De nombreuses personnes se croisent, vêtues de blanc.
Un ascenseur. Plusieurs couloirs sombres. Une salle de conférence. Sur chaque mur, des écrans géants. Simulation de l’environnement martien. Des reliefs. Des crevasses. Un ciel rose. Une pénombre couleur de rouille.
- Pas mal, la déco.
- Mieux que le compliment. Sur ces écrans, on peut admirer les plaines de West Utopia. L’alignement des cratères décrit des parallèles et des polygones. On dirait que quelque chose a disparu de la partie rigide du sol. De la glace, peut-être.
- Des photos prises par les sondes?
- Mieux que ça. Une caméra vidéo. En direct de chez nous. Dans les sous-sols, on a recréé des environnements martiens en miniature.
- Pour quoi faire?
- Pour tuer des rats.

Lundi 6 septembre, dix-sept heures. De retour à Harlem depuis la veille au soir.
Kelly et Sam viennent de baiser. Allongés nus, dans le lit. La fille, sensuelle. Blottie contre le corps musclé du flic. D’une main, il lui caresse le cul. De l’autre, joue avec son flingue.
- C’est avec lui que tu m’as sauvé la vie.
- Ouais. De justesse.
- Pourquoi un neuf millimètres?
- J’aime les gros calibres.
- Et moi, j’aime quand tu me l’enfonces entre les cuisses.
- Je croyais que tu préférais ma bite.
- J’aime bien les deux.
- Gourmande.
- Ouais. Il m’en faut toujours plus.
- Tu me veux tant que tu restes à New York. Un jour, tu partiras avec ton milliardaire.
- Possible. En attendant, je suis là.
- Ca s’est bien passé, à Vieques?
- Pas mal. Mais t’avais raison. Un vrai con, ce Silver. Suffisant, mégalo, solennel. La tête plus grosse que le cul.
- Je te l’avais dit. Il t’a montré le centre?
- En partie seulement. Il prétend avoir créé une planète Mars en modèle réduit.
- C’est-à-dire?
- Sol et roches bourrés d’oxyde de fer. Du jaune, du brun, du rouge. Température et pression très basses. L’atmosphère, surtout du dioxyde de carbone. Exposée aux rayons cosmiques.
- C’est là qu’il lâche ses rats de laboratoire, je parie.
- Ouais, c’est ce qu’il m’a dit. Il jette des animaux vivants dans ses chambres martiennes. Les regarde mourir. Fait examiner leurs cadavres, leurs tissus. – Il cherche quoi?
- Les limites de la vie.
- C’est trop compliqué pour moi.
Sam laisse son flingue sur la table de nuit. Prend une bouteille de bière glacée. En boit quelques gorgées. La donne à Kelly. La fille finit de la vider. La pose par terre, au pied du lit.
- Et notre affaire, ça avance?
- Nos trois victimes radioactives? Ca avance doucement. On pense à un tueur en série.
- Un lien possible avec l’évasion de Leavenworth?
- Ca… Attend, je vais te montrer.
Kelly se lève. Se dirige lentement vers son bureau. Sam regarde ses fesses, ses jambes, ses pieds. Elle revient avec un dossier. Le tend au flic.
- C’est quoi?
- Une synthèse, que je viens de sortir.
- Une synthèse sur quoi?
- Sur les dix évadés.
Sam se met à lire le document. Un résumé de quelques pages. Le sommaire décrit l’essentiel.
Le premier tueur. Le Voyageur. Inutile de le présenter encore.
Le deuxième. Le Tireur. Condamné à vie, comme tous les autres. A abattu cinq petites filles avec une arme à feu.
Le troisième. Le Vantard. A tué deux femmes à l’arme blanche. Violé leurs cadavres. Affirme avoir quarante victimes à son actif.
Le quatrième. L’Autoroutier. A violé et étranglé quatorze adolescents. Des autostoppeurs qu’il traquait sur les grands axes.
Le cinquième. Le Séducteur. Agent de sécurité, il jouait de son physique de playboy. Amadouait de jeunes femmes. Vingt-et-une à son tableau de chasse. Il les assommait, les mutilait, abusait d’elles et les laissait mourir.
Le sixième. Le Cannibale. Homosexuel. Il a sodomisé et assassiné dix-huit marginaux, des Noirs. Les a dépecés avec un couteau de cuisine. Avant de les manger.
Le septième. L’Etrangleur. Treize vieilles dames sont passées entre ses mains.
Le huitième. Le Fils. A poignardé deux femmes. Déterré des cadavres. Le but: se couvrir de leur peau. Pour ressembler à sa mère.
Le neuvième. Le Sauveur. Il entendait des voix. A liquidé treize personnes. Afin de « lutter contre les tremblements de terre en Californie ».
Le dixième. Le Dealer. Oscar. Arrêté par Sam et Kelly.

Mardi 7 septembre, dix heures du matin. Federal Plaza. Kelly et Oliver. La fille va aux dernières infos.
- On a enquêté sur les gens qui possèdent des hélicoptères privés?
- Rapport à la victime du jardin de Brooklyn? Evidemment. On surveille ces particuliers depuis les attentats du World Trade Center. Autant dire que ça date pas d’hier. Mais ils ont tous un alibi.
- Facile de trouver un alibi, quand on est riche.
- C’est des contribuables au-dessus de tout soupçon. Je t’assure. Pourquoi ils s’emmerderaient à balancer le corps d’une serveuse dans la nature?
- Par ennui.
- Le truc, c’est qu’ils ont pas le temps de s’ennuyer. Un business génial, des femmes de rêve, des enfants surdoués. D’ailleurs, il faudrait les suspecter tous, mais pour cette seule raison. Car aucun touche au nucléaire. Ni de près ni de loin.
- Pourtant, nos coupables avaient un engin volant. Mais on ignore leur identité.
- Le raid sur Leavenworth nous a prouvé une chose: dans ce pays, on peut détenir une centaine d’engins volants à l’insu des autorités.
- On patauge, décidément. Cette serveuse noire colle pas avec le reste.
- Que t’a dit Silver?
- Il persiste dans son erreur. Pour lui, les écologistes ont tué cette fille pour brouiller les pistes. Il voit toujours dans son projet scientifique la cible d’un complot.
- Quelque part, ça tient la route. A Porto Rico, des militants l’accusent d’avoir participé aux essais de la marine.
- Et des activistes se seraient défoulés sur ses collègues à coup d’uranium? Par vengeance?
- « Fais pas à autrui ce que tu veux pas qu’on te fasse », non?
- A ce stade, c’est du terrorisme.
- Aux Etats-Unis, de nos jours, toutes les minorités passent pour des bastions terroristes. Surtout quand elles virent à gauche.
- Alors cette fille a forcément un lien avec « Vivre sur Mars ».
- Ok, mais lequel?
- C’est peut-être une ancienne partenaire de David. Tu m’as dit qu’il était coureur.
- T’exagères. Son remplaçant m’avait parlé de quelques conquêtes.
- Son remplaçant couchait pas avec lui. Quelles étaient ses habitudes? Comment il se rendait à son travail tous les jours?
- A pied. Il partait une demi-heure à l’avance et empruntait Riverside Drive. De là, gagnait le centre de biologie, près de l’université.
- Je connais un type qui tient un stand de hamburgers, sur Riverside Drive. Il a peut-être remarqué quelque chose. David, en compagnie d’une Noire. Des gens masqués qui déboulent et leur sautent dessus. Je sais pas, moi…
- Je doute que les souvenirs de ton vendeur de frites remontent si loin. Mais pourquoi pas?
Le téléphone sonne. Oliver décroche.
- Allo? C’est moi… Dans le New Hampshire? Ce matin?… Très bien. Je serai sur place dès ce soir.
Un silence suit cette brève communication. Le fédéral semble étonné. Absorbé par ses pensées.
- C’était qui?
- Des flics du New Hampshire. Tu devineras jamais ce qu’ils ont vu.
- Dis-moi.
- Oscar. Ils ont aperçu Oscar en train de rôder autour du site de déchets radioactifs de Seabrook, un patelin du coin.
- Et ils l’ont laissé filer?
- Il s’est barré. Il court vite.
- Attend, tu te fous de ma gueule, là?
- J’ai honte pour la police locale. Je vais voir sur place ce qu’il en est.
- D’accord. J’en profiterai pour mener ma petite enquête sur Riverside Drive. Le type dont je te parle a sûrement relevé quelque chose.
- Vérifie aussi l’emploi du temps de la serveuse de Brooklyn.

Au même moment, Silver se trouve dans l’avion qui le mène de Porto Rico à New York. Assis à côté de lui, son secrétaire particulier. Les deux hommes discutent.
- J’ai bien fait de confier la direction du centre à mon épouse. Comme ça, je pourrai surveiller moi-même ce qui se passe à New York.
- Pendant combien de temps?
- Le temps nécessaire. Ma femme va me manquer, mais je rentrerai presque tous les week-ends à Vieques.
- C’est dangereux. Tu risques d’être la prochaine victime.
- C’est pas plus dangereux que si je restais là-bas. Maintenant que l’armée s’en va, on a plus la même protection. Heureusement que ma garde personnelle reste pour veiller sur ma femme.
- Pour le logement, j’ai tout organisé. Tu habiteras un appartement de la 5e Avenue. Avec un garde du corps dans chaque chambre d’invité. Ils t’accompagneront dans tous tes déplacements.
- Et toi?
- J’ai trouvé un studio dans ton voisinage. Tu sauras où me chercher pour la paperasse.
- Ok, ça devrait aller. Pour plus de sécurité, j’ai aussi demandé à la police new-yorkaise de mettre un de ses meilleurs hommes sur le coup.
- Je parie que c’est Sam, le type qui est venu te voir avec le fédéral.
- Tout juste. Il faut rien laisser au hasard.
L’atterrissage à JFK. L’accueil. Les bagages. Sam est déjà sur place. Silver, sous bonne escorte, monte dans une limousine. Avant de le rejoindre, le secrétaire va voir le flic noir.
- C’est toi, que mon patron a appelé?
- Ouais, c’est moi. Ecoute, ducon. Je te préviens, j’ai pas que ça à foutre. Alors, ton patron, je le suivrai à distance pour le protéger. Mais seulement quand j’aurai le temps.
- Et dans le cas contraire?
- C’est mes hommes qui prendront le relais. Sandy, Alex et Harry. Une équipe de choc. A nous quatre, on est les meilleurs de Manhattan.
- Victor, ton grand chef, t’a confié le dossier des victimes radioactives, je crois.
- Pour l’instant, je dirige cette affaire. Espérons que ça sortira pas de ma juridiction. C’est déjà trop le bordel.
- De nouveaux éléments?
- On a arrêté tous les écolos portoricains qu’on a pu sur notre territoire. Victor redoute un procès. Essaie de convaincre ton patron. Il part vraiment en couille, avec sa parano.
- C’est déjà fait. Tu peux relâcher tes prisonniers. Mais en cas de problème, tu t’en prendras plein la gueule.
- On verra bien. C’est aux vrais coupables qu’il faut dire ça.
- Tâche de les trouver.
- J’y compte bien, ducon. J’y compte bien.
Sam, sur sa moto, rejoint le centre-ville. Retrouve Kelly sur Riverside Drive. La fille arrive tout juste de Federal Plaza.
- T’es venue à pied?
- Ouais. Tu me déposes chez moi, tout à l’heure?
- Ok, mais juste le temps de te déposer, alors. Victor veut que je surveille Silver.
- Comment ça se fait?
- Le mec vient d’arriver chez nous. Il reprend la direction laissée par les deux David.
- Et pour les jeunes de mon quartier?
- Finalement, ta visite à Vieques a été utile. On peut les libérer.
- Je sais pas si c’est grâce à ma visite. Mais tant mieux.
- Tant mieux, comme tu dis. Je pense quand même à un truc…
- Quoi?
- Si jamais la serveuse était une ex de David, Silver risquerait de changer encore d’avis.
- A mon avis, aucun danger. S’en prendre à l’entourage d’un mec, c’est pas de l’activisme. C’est des méthodes mafieuses. Nos hiérarchies nous couvriront.
- Espérons-le. Le frère de Silver restera conseiller à la Maison Blanche.
- Ca lui donne pas tous les droits. Viens, je t’offre un hamburger.

Riverside Drive. Treize heures. Vue sur les abords du New Jersey, par-delà l’Hudson. Des passants. Quelques sportifs, coureurs et cyclistes. Des gens qui font du roller. Un stand de hamburgers. Kelly et Sam passent commande. La fille interroge le vendeur. Sort deux photos de sa poche. Une de David, une de la serveuse noire.
- Tu connaissais ces gens?
- Si je les connaissais? Il me semble bien. Le mec venait de temps en temps chez moi, entre midi et deux. En général, il prenait un sandwich au poulet et du jus d’orange en cannette.
- Et la nana?
- La nana? C’était sa copine, je crois. En tout cas, ils sont venus ensemble un jour. Ils avaient l’air de bien s’entendre.
- Comment ça?
- Ils s’embrassaient souvent.
- T’es sûr que c’est bien la même fille?
- Je risque pas de l’oublier.
- T’as un faible pour les Noires?
- On peut le dire. Surtout quand elles sont aussi jolies. De visage, de corps. Et le plus beau cul du monde.
- Parce que t’as vu son cul, aussi?
- Elle portait un jean moulant, ce jour-là. Une beauté pareille, assassinée. J’y comprends rien. J’espère que tu retrouveras le salaud qui a fait ça.
- On y travaille. T’as rien remarqué d’autre?
- Comme quoi?
- On pense qu’ils ont été agressés en même temps.
- J’ai rien vu, en tout cas. Des flics m’ont déjà interrogé à ce sujet.
Kelly se tourne vers Sam. Le lieutenant lèche le ketchup qui lui dégouline sur les doigts. Dévisage le vendeur.
- Ta collègue Sandy est déjà passée par là, on dirait.
- Elle a interrogé des commerçants du quartier, c’est vrai. Mais on avait pas encore pensé au rapprochement entre David et la fille.
- T’as le temps de m’amener à Brooklyn? On va rendre visite au patron de cette serveuse.
- Ok, comme ça on aura le cœur net sur son emploi du temps.
Brooklyn, vingt minutes plus tard. Marcy Avenue, entre les docks de Long Island et le cimetière de Greenwood. Sam se gare devant l’établissement.
- Le tueur aurait pu abandonner la meuf dans le cimetière.
- Pour nous faire gagner du temps? Il a pas ton sens de l’humour, mec.
- Mais il est bien organisé.
- Trop bien organisé.
Les alentours du bar, assez glauques. En contraste avec l’intérieur, propre et confortable. Dans la salle, quelques clients. Attablés autour de cocktails. Rhum ou Margarita. Au fond, une scène. Une sono. Sur les murs, des affiches de concerts. Le barman accueille les deux nouveaux venus. Sam prend les devants.
- Ce sera quoi?
- On est des flics. On voudrait voir le directeur.
- Il est en voyage. Pour affaires. Mais si je peux renseigner…
- Certainement. Tu sais pourquoi on est là?
- Pour la serveuse, je suppose.
- On a besoin de son emploi du temps. Tu peux nous le ressortir?
- Un instant.
Le mec ramasse un trousseau de clés sous le comptoir. S’absente deux minutes derrière. Revient avec un gros classeur. Le pose à plat.
- Quel jour?
- Le vendredi 9 juillet. Elle avait congé, ce jour-là?
- Pas habituellement. On refaisait son emploi du temps chaque semaine. On est un bar musical. Parfois, on reçoit des groupes connus. Du coup, il y a plus de taf.
- C’était le cas, avant sa disparition?
- Non, calme plat. Le 8 juillet au soir, elle est rentrée plus tôt. Je m’en souviens, elle est repartie avec un mec. Un certain David. Et le lendemain, elle bossait pas, en effet.
- Merci.
Sam et Kelly s’en vont. Dehors, ils font le point. La profiler résume.
- Ils ont passé la nuit ensemble. Le lendemain, David est parti à son labo. La fille faisait la grasse matinée chez lui. Ils se sont retrouvés sur Riverside Drive vers midi.
- Et se sont fait choper ce même jour.

Le soir. Seabrook, New Hampshire. La voiture du shérif. Ce dernier et Oliver roulent vers le site de déchets radioactifs.
- C’est un vrai trou à rats, ce bled. Comment on peut vivre dans un endroit pareil?
- On a pas toujours le choix. Au moins, c’est peinard. Je préfère ça à New York.
- Je me serais déjà suicidé, à la place des habitants. C’est le trou du cul du monde, ici.
- Pourtant, le taux de suicide est moins élevé chez nous que dans les grandes villes.
- Ca, ça reste à prouver.
- Une station service. Je m’arrête deux minutes.
Deux pompes à essence. Une boutique. Derrière, la forêt. Déjà plongée dans l’obscurité. Le shérif sort. Fait le plein. S’absente pour régler. Va pisser un coup. Pendant ce temps, Oliver appelle Kelly.
- T’es allée voir le type du stand, aujourd’hui?
- Avec Sam. On l’a interrogé.
- Et alors?
- Il connaissait les deux victimes. David comptait parmi ses habitués. Il est venu avec la fille le jour de leur disparition. On est allé au bar de Brooklyn pour connaître l’emploi du temps de la serveuse. Tout concorde.
- C’était sa petite amie, alors?
- Depuis peu, apparemment. Et ils ont été enlevés ensemble.
- T’as vérifié aussi auprès du labo?
- On sait déjà que David s’est pas présenté à son travail le vendredi 9 juillet dans l’après-midi.
- Ok, mais comment expliquer que le corps de la Noire ait été retrouvé en dernier?
- Le meurtrier cherche à brouiller les pistes. Reste à découvrir pourquoi.
- Des nouvelles de Silver?
- Il s’est installé à New York aujourd’hui. Les gars de Sam se relaient pour assurer sa sécurité. Et toi, de ton côté?
- Je suis avec le shérif du coin. On va jeter un coup d’œil au site de Seabrook.
- Pas de trace d’Oscar?
- Non, mais ça devrait pas tarder. Il y a pas beaucoup d’endroits pour se planquer, par ici. Ses crises de manque auront vite fait de le trahir.
- Tiens-moi au courant.
Le shérif s’amène. Reprend le volant. Sur la route, sa radio émet un signal. Des grésillements. Une voix.
- Chef, il y a une urgence! Deux types, dans un hélicoptère, sont en train de prendre d’assaut le site nucléaire! L’un des deux, armé d’une mitraillette, tire sur tout ce qui bouge!
- Bien reçu, on arrive.
Il emprunte une bifurcation. S’engage sur un chemin forestier.
- Où on va?
- Dans ma cabane. Récupérer quelques outils.
- Ca, c’est le comble! On a rien d’autre à foutre, peut-être!
- Du calme. FBI ou pas, du calme. Il me faut mes outils. Alors inutile de gueuler.
L’officier s’arrête d’un coup. Partout autour, des arbres et des buissons.
- Et bien, où elle est, cette cabane?
- On est arrivé.
Le type descend. Se met à inspecter les alentours avec une lampe de poche. Repère un arbre marqué d’une croix. S’accroupit devant. Dégage les feuilles du sol. Creuse un peu la terre de ses mains. Trouve un anneau. Tire dessus. Soulève une trappe.
Par une échelle, il pénètre dans un souterrain. Oliver le suit, incrédule. Un petit couloir éclairé au néon les mène devant une porte blindée. Le shérif sort une clé de sa poche pour ouvrir.
- Voilà ma cabane.
- Un arsenal!
Dans le local, des armes partout. Des fusils, des mitraillettes, des lance-roquettes, des munitions. Par dizaines.
- Ce qu’il leur faut, c’est un bazooka!

Sur place, l’hélicoptère survole le site. A l’intérieur, on distingue deux hommes. Le pilote et le tireur. Oscar recharge sa mitraillette. En bas, les gardiens se cachent. Autour de la grille d’entrée, trois voitures de patrouille. Les policiers ont rejoint les autres dans l’enceinte. Tous ont l’air d’attendre la fin d’un orage. Le malade continue à se déchaîner. Le bruit de l’arme se mêle à celui du moteur.
Le shérif se gare. Sort. Prépare son bazooka. Oliver tente de le retenir. Une dernière recommandation.
- Il me le faut vivant.
- Je sais viser.
Le mec ouvre le feu sur l’arrière de l’hélico. Une explosion. Des flammes. Déstabilisé, l’engin tombe. Manque de s’écraser sur les bagnoles. Le shérif a juste le temps de faire marche arrière. Oliver se précipite vers la cabine. Tire Oscar de l’épave. Le meurtrier, inconscient. Vite, s’éloigner. Une nouvelle explosion. Trop tard pour le pilote.
Les autres types s’amènent. Autour de la voiture du shérif. A l’arrière, Oscar. Pieds et poings menottés. Dix minutes plus tard, il reprend connaissance. Les flics reviennent vers le centre-ville. Sur la route, le fédéral interroge son prisonnier.
- C’était qui, ce mec avec toi, Oscar?
- Tu le sauras jamais, connard! Je t’ai bien eu, hein! Fils de pute!
- C’est toi qui t’es fait avoir. T’as trop joué au con. Il vaut mieux coopérer, crois-moi.
- Je suis l’élite des services secrets. Ma mission écrase le FBI. Mes moyens sont inconnus. Mes crédits sans limites.
Le parking de la mairie. Le fédéral retrouve sa voiture. Remercie le shérif.
- Ca fait plaisir, de voir des agents locaux si bien équipés.
- Tant que ça rend service au pays, pas de problème. Seabrook, c’est pas le trou du cul du monde.
- Je tâcherai de m’en souvenir. Maintenant, je vais rentrer chez moi. Il faut juste charger cet enfoiré dans mon coffre.
- C’est règlementaire, ça?
- Non, c’est juste l’instinct de survie. Et si je pouvais lui arracher les dents et lui coller une muselière, ce serait encore mieux.
- Bon retour à New York.
L’autoroute. Vingt-deux heures. Ca roule bien. Dans le coffre, Oscar. Oliver rappelle Kelly.
- Ca y est, je le tiens.
- Tu l’as arrêté? Génial.
- Un peu grâce au shérif, je l’avoue. Ils sont foutrement bien armés, dans ce patelin. On aurait dû faire appel à eux, à l’époque, pour protéger le World Trade Center.
- Notre homme a encore fait des siennes, je parie.
- Ca, tu peux le dire. A bord d’un hélico, il donnait de la mitraillette.
- Un hélico? Du même modèle qu’à Leavenworth?
- Apparemment. Mais je sais rien de plus pour le moment. Rendez-vous au bureau demain matin.
- Ok, ça marche.
Kelly raccroche. Vingt-deux heures une. Midtown. Un grill-room de la 51e Rue. Attablée à l’intérieur, avec Sandy. Les deux filles surveillent Silver. Venu dîner avec une meuf du labo. A une autre table, les gardes du corps. Tous en noir. Dans la salle, ambiance feutrée. Clientèle assez chic. La collègue de Sam boit une gorgée de vin rouge. La profiler éteint son portable.
- Excuse-moi, c’était une urgence.
- Tout va bien, j’espère.
- Je me sens déjà mieux que tout à l’heure.
- T’avais l’air un peu tendue. C’est sympa, en tout cas, d’avoir voulu m’accompagner. Je me serais ennuyée, toute seule ici.
- L’affaire m’intéresse. Quand j’ai su que Sam et ses copains étaient retenus ailleurs ce soir, je me suis proposée de les remplacer.
- T’as bien fait. Mais ce boulot risque de devenir monotone. Qu’un type comme Silver aie autant d’influence… Je veux dire: au point de mobiliser des flics pour le protéger tout le temps. C’est vraiment bizarre.
- Il a de la famille parmi les hommes du président. Ca se comprend un peu. Mais je me demande pourquoi il a invité cette fille à dîner.
- Pour tromper sa femme, probablement.

- C’est le moment d’user de psychologie.
- Rien à voir avec la psychologie.
- Comment ça?
- C’est de la coordination.
- De la coordination?
- Tu l’as dit. Oscar se vante d’être un agent du gouvernement? Très bien. On va en profiter. Faire en sorte que ses services travaillent avec les nôtres.
- Mais c’est du délire.
- J’ai prétendu le contraire?
Mercredi 8 septembre, le matin. Federal Plaza. Oliver et Kelly, accompagnés de Sam. Le meurtrier, enfermé dans une pièce. Les trois enquêteurs l’observent derrière un écran. La profiler s’apprête à le rejoindre. La porte s’ouvre. Une table. Deux chaises. Elle prend place en face du criminel.
- Comment tu vas, Oscar?
- Tiens, la pute de service. Ca fait plaisir de te revoir.
- C’est réciproque. T’as fait des progrès. Les meubles sont intacts. Bravo.
- Te fous pas de ma gueule. Je suis ligoté comme un saucisson.
- Chacun son tour. Simple formalité. Rien de personnel, je t’assure.
- Je suis un pro.
- Ca, j’en doute pas une seconde. Et le crack t’a fait du bien, à ce que je vois.
- Pourquoi tu m’en as filé?
- Pour avoir une conversation avec toi. Entre professionnels.
- Je t’ai déjà donné ta chance. C’est trop tard. T’as survécu, mais d’autres te tueront.
- Tes employeurs, je suppose. Ou d’autres agents, qui font le même travail que toi.
- Tu sais rien de mon travail.
- J’ai repris ton dossier. Avant de t’en prendre à moi, t’as tué trois autres femmes. Un flic, un officier de l’armée et une fonctionnaire des douanes. T’as d’abord obtenu leur adresse. Puis pénétré leur domicile à leur insu. De vrais talents de cambrioleurs. L’école de la rue doit être fière de toi.
- Je t’emmerde.
- Tu les as donc surprises, puis exécutées. Toutes de la même façon. Bondage et doses de crack à répétition. Des meurtres par overdose. J’ignore pour quel service tu bosses, mais les méthodes sont de choc. Et quand je te vois, j’ai à la fois un doute et une conviction.
- Ouais? Et c’est quoi?
- Il y a eu quelques erreurs judiciaires, dans notre pays. Si aujourd’hui je suis persuadée qu’une femme flic trahit notre gouvernement, je chercherai à la tuer. Mais j’hésiterai, en même temps. Je me dirai: et si c’était une erreur judiciaire? Mon doute, c’est ça.
- Et ta conviction?
- Ma conviction, je vais te la dire. J’ignore le crime dont tu m’accuses. Mais je suis innocente. Car je sais que j’ai commis aucun crime. T’as failli réussir avec moi. Failli seulement. Une justice s’est interposée entre nous. Une justice qui vient d’en haut. Sans elle, je serai aujourd’hui comme tant de nos frères Noirs ou Portoricains. Tous morts sur la chaise électrique pour des crimes qu’ils ont pas commis.
- Tu veux quoi, là? Que je pleure?
- Non. Je veux rencontrer tes patrons. Plaider mon innocence auprès d’eux.
- C’est tout? T’as pas envie que je te broute, non plus?
- Non, sans façon. Tu vois, il y a comme un problème, dans notre système judiciaire.
- Lequel?
- Les services sont mal coordonnés. Si seulement les fédéraux et les agents secrets échangeaient plus souvent leurs tuyaux! On pourrait gagner du temps.
- J’ai tout mon temps, moi.
- Mais la nation a pas tout son temps. Et c’est pour elle qu’on travaille. Je t’offre une chance de reprendre ton boulot. Quand je t’ai filé du crack, j’ai fait le premier pas. A toi de suivre.
- C’est moi qui ai tué les trois victimes radioactives. Voilà ce que tu désires savoir.
- Pourquoi ces aveux, tout d’un coup?
- Parce que c’était déjà prévu.

Quelques minutes plus tard. Sam, Kelly et Oliver, réunis dans le bureau de ce dernier. La profiler répond aux questions du directeur. Le lieutenant écoute.
- Tu penses quoi des aveux d’Oscar?
- Je doute qu’ils soient sincères.
- Pourquoi?
- Parce que ses précédentes victimes étaient des femmes fonctionnaires. Et qu’il les a tuées avec du crack, pas avec du sérum radioactif.
- Il a peut-être changé de cible?
- Possible, mais rien nous indique pourquoi il l’aurait fait, si?
- Les missions des agents secrets évoluent. Il doit s’imaginer que ses patrons lui ont donné de nouvelles instructions.
- Mais d’où lui viendrait cette imagination? Il a jamais dit qu’il entendait des voix. Et puis, techniquement, ça poserait un gros problème.
- Lequel?
- Celui de la radioactivité. Ok, il peut pénétrer différents endroits à l’insu de tout le monde. C’est un manuel, un bricoleur, un débrouillard. Jusqu’au raffinement, même. Je pense au bondage. Maintenant, supposons qu’il se soit procuré des déchets nucléaires. Ca implique qu’il ait d’abord trouvé un moyen de se protéger. Car les irradiations auraient pu le toucher, évidemment. Ensuite, il aurait préparé du sérum… On est en train de le surestimer, j’en ai bien peur.
- Pas forcément. Oublions pas qu’il sait fabriquer de la coke et du crack. Il a des connaissances en chimie. Les obstacles dont tu parles ont rien d’insurmontable, pour un type comme lui.
- Le vrai problème, c’est qu’on raisonne comme si Oscar était toujours un criminel isolé. Quelqu’un l’a aidé à sortir de prison. Une puissante organisation. Qu’il avait l’air de connaître déjà avant.
- Bien sûr, l’hélicoptère de Seabrook semble te donner raison. Ca veut rien dire, après tout. On nous a signalé le vol de cet engin il y a deux mois. J’ai reçu un coup de fil de l’héliport de Seabrook Station.
- Mais on a toujours pas identifié le pilote.
- T’en conclues quoi?
- Pour l’instant, rien. Aucun hélico a été volé à New York, ces derniers temps.
- Non, et alors?
- Combien de temps il t’a fallu, pour aller en voiture jusqu’à Seabrook?
- Trois heures par l’autoroute, ça roulait bien.
- Trois heures. Et pour cause. C’est à deux cent vingt miles d’ici. Impossible qu’Oscar ait parcouru cette distance dans son engin volé. Ce modèle a pas une telle autonomie, que je sache. Même si les dates concordent. Comment il aurait pu larguer le corps de la serveuse dans le jardin de Brooklyn?
- Il devait avoir des complices, certainement. Des criminels, comme lui. Des dealers. Pourquoi tout ramener à Leavenworth? Ce mec est un tueur en série. Il lui manque une case. Il se croit en mission pour le gouvernement. Entend parler de « Vivre sur Mars ». Pense aussitôt à un complot nucléaire. Veut en liquider les responsables. C’est simple, non?
- On a ni l’arme du crime, ni le mobile. Il a laissé aucune trace derrière lui. Pas même une empreinte génétique. Et tu veux écarter Leavenworth? Tu subis des pressions, en ce moment, Oliver?
- On en subit tous. La question est pas là. Le raid du 4 juillet est certainement le fait d’un groupe terroriste. Lié aux familles des victimes. Oscar s’est échappé de leurs griffes. A récidivé.
- Tu sais quoi? J’ai envie de prendre l’air. Je vais voir les chasseurs de primes dont je t’ai parlé. Peut-être qu’ils m’apprendront du nouveau. Pourquoi pas consigner les aveux d’Oscar, en attendant? T’as l’air d’y tenir tellement… A ta place, je penserais au détecteur de mensonge. Juste une idée, comme ça. C’est toi le chef, à New York.
Kelly salue les deux hommes. S’apprête à sortir. Sam la retient par l’épaule.
- Oublie pas qu’on a rendez-vous dans deux jours avec Victor, dans son bureau.
- J’y serai.

Jeudi 9 septembre, midi. Canyonlands, dans le sud-est de l’Utah. Un 4×4 traverse le paysage de rochers rouges. Hautes tours naturelles, falaises, cheminées, collines et plateaux.
Kelly vient de gagner l’Ile dans le Ciel. Entre la rivière Colorado et Green River. Sur la montagne LaSal, dont la vue domine un quart de l’Etat.
Au cœur d’une dense forêt de sapins, Dark Canyon Lake. Au bord de l’eau, d’autres 4×4. Des hommes, Blancs et Noirs. Une vingtaine. Grands, musclés, le regard dur. Jeans, t-shirts, gros blousons. Chacun d’eux porte un fusil.
Kelly s’arrête devant eux. Descend de sa voiture. Les dévisage un par un. Tous se taisent. Quelques uns s’écartent. Laissent passer une femme. Taille moyenne. Blonde aux yeux verts. Des cheveux jusqu’aux fesses. Toute de cuir vêtue. Un bandana noir autour du front.
La première, elle brise le silence.
- Tu dois être Kelly, je présume.
- Et toi, Erika. La reine des chasseurs de prime.
- En personne. Maliwan nous a parlé de toi.
- Pas étonnant. Elle me doit la vie.
- Mais c’est pas elle qui t’a filé mon numéro.
- Non, c’est quelqu’un d’autre.
- Je peux savoir qui?
- Non. Je sais garder un secret.
- Une de tes amies, probablement. Peu importe. Tu nous veux quoi?
- J’enquête sur l’affaire de Leavenworth.
- Toi aussi?
- Comment ça, moi aussi?
- T’occupe. La justice est pas la seule à vouloir la peau des évadés.
- On veut pas leur peau, mais juste les remettre en taule. Et savoir qui se cache derrière le raid.
- En quoi ça nous regarde?
- Qui te paie pour les traquer?
- Ca, c’est une autre question. Et t’as pas répondu à la mienne. En quoi ça nous regarde?
- Résoudre une affaire criminelle, c’est découvrir des relations cachées entre les gens, entre les choses. T’es une Amazone, toi aussi. Je le sais. Mais entre tes chasseurs de primes et les tueuses à gage d’Europe de l’Est, il y a plus que ça. Je devine une seule et même organisation. A toi de me dire laquelle.
- C’est pas un mystère. La Science & Security Foundation.
- La quoi?
- Science & Security Foundation. Financée par la Banque Mondiale du Commerce. Cette même Banque qui aide les pays d’Europe de l’Est à se reconstruire depuis la fin de la guerre froide.
- La fondation regroupe combien d’activités?
- Toutes les activités concernées par son idéal.
- Son idéal?
- Une civilisation guerrière, courageuse et forte. Enracinée dans la noblesse du passé. Résolue à tuer le mal du temps présent. Tournée vers l’avenir d’une nouvelle race humaine. Science et sécurité, comme son nom l’indique.
- Et concrètement, ça veut dire quoi?
- Plusieurs choses. Tu connais un peu le côté sécurité: Maliwan, moi et d’autres. Les héritières de l’ingérence américaine sur la planète. Le fer de lance d’une police et d’une armée mondiales, privées, libérales. On est les premières. Des milliers d’autres nous suivent déjà.
- Et le côté science?
- La recherche sur les armes. Mais aussi l’archéologie. Sans oublier les sciences de la vie et de l’espace.
- Me dis pas que…
- « Vivre sur Mars ». La fondation s’occupe aussi du projet génospatial.
- Tu connais Silver?
- Le directeur du centre? Pas personnellement, non. Mais je suis au courant pour les victimes radioactives. Les médias en ont parlé. Ils ont aussi évoqué l’arrestation des écologistes. Et leur libération.
- Et t’en penses quoi, toi?
- Quelqu’un essaie de nous mettre des bâtons dans les roues. On est tous dans la même galère.
- Parle pour toi, Erika. Parle pour toi.

A l’opposé de Federal Plaza, côté sud. A mi-distance de Broadway et du pont de Brooklyn. Le QG de la police new-yorkaise.
Vendredi 10 septembre, en fin d’après-midi. Kelly, de retour de l’Utah depuis le matin. Elle rejoint Sam et Oliver dans le bureau de Victor.
Le lieutenant et les deux fédéraux. Tous trois assis en face du commissaire divisionnaire. Ce dernier s’adresse d’abord à Oliver.
- Chapeau, pour l’arrestation d’Oscar.
- Merci.
- Il a commencé à parler?
- Mieux. Il a avoué pour les trois meurtres.
- Parfait. On tient notre coupable.
- Je le crois aussi.
Le chef de la police se tourne alors vers Kelly. La dévisage d’un air inquiet.
- Et, naturellement… Les conclusions de la profiler appuient celles de son collègue?
- Je suis désolée de contredire Oliver devant un étranger. Pour ma part, j’ai quelques réserves.
- Des réserves?
- Rien de très intéressant. C’est relatif à Leavenworth. J’ai peur d’ennuyer la police.
- Pas du tout. Des éléments nouveaux sont toujours bienvenus.
- Dans ce cas… Pour résumer, disons que le FBI privilégie une certaine piste depuis le 4 juillet dernier.
- Laquelle?
- Celle des familles des victimes.
- Je suis au courant. Et alors?
- J’ai suivi cette piste. Elle m’a mené à une armée de tueurs professionnels. Des gens qui font la loi chez nous, et un peu partout dans le monde. Au service du plus offrant.
- Qui sont ces gens?
- Des représentants de la Science & Security Foundation. Or, cette dernière investit aussi dans la haute technologie. Un des groupes concernés donne beaucoup d’argent à « Vivre sur Mars ». Par l’intermédiaire d’un paradis fiscal. En amont, on retrouve la Banque Mondiale du Commerce.
- C’est très intéressant. Mais ce sont des bruits de couloir. Rien de plus. Et puis, quel rapport avec les trois cadavres de New York?
- « Vivre sur Mars ». Le projet scientifique rapproche Leavenworth des tueurs que j’ai rencontrés. Les enjeux dépassent les crimes d’un seul individu. Oscar est qu’un pion. Le vol de l’hélicoptère, l’attaque du site de déchets nucléaires… Pour moi, c’est du cinéma.
Victor fronce les sourcils. Passe les deux mains sur son visage. Un silence pesant s’installe dans la pièce. Oliver intervient de nouveau.
- Trop de confusion chez Kelly. Et pas assez de preuves tangibles. C’est une jeune femme brillante, certes. Mon scénario est plus simple. Plus probable. Jeff me donne raison. Et toi aussi, Victor, on dirait.
- On tient un coupable. Seul ce fait m’importe. Le reste est philosophie.
Le chef de la police s’adresse enfin à Sam, qui a pas dit un mot depuis le début.
- Et toi, Sam? T’as d’autres idées? Des objections, peut-être?
- Non, aucune. Je suis un homme de terrain. Tout me paraît clair.
- Pas d’opinion sur Leavenworth?
- Ca me regarde pas, cette merde. Je bosse à New York.
Victor a l’air soulagé. Il va conclure l’entretien.
- J’entends dire des choses en haut lieu… Voici les ordres que j’ai reçus. Mettons qu’un mois se passe sans un quatrième macchabée. Dans ce cas, on renvoie Oscar au Kansas. Et on classe le dossier.
Les trois visiteurs saluent Victor. Quittent le bureau.
Oliver retourne à Federal Plaza. Sam et Kelly restent ensemble. Vont manger un morceau dans un fast-food chinois, sur Broadway. Trouvent une table libre malgré le monde autour. Posent leurs plateaux. S’installent. Règlent leurs comptes.
- Bonjour la solidarité.
- Les chefs ont raison, Kelly. C’est du délire, ton truc.
- T’as rien compris, je parie. Comment tu peux dire ça?
- Parce que j’ai rien compris, justement.

Lundi 27 septembre, quatorze heures. Prison centrale d’Allenwood, Pennsylvanie. Haute sécurité. Kelly rend visite à Oscar. Dans une salle, elle attend. Assise à une grande table vide. Relisant ses notes.
Quelques minutes passent. Deux gardent s’amènent avec le détenu. Ce dernier, à moitié endormi. Enchaîné. La fille s’adresse aux deux autres.
- Qu’on me laisse seule avec lui.
- Pas de problème. Nous, on va s’en griller une.
Les mecs jettent Oscar sur une chaise, face à Kelly. Quittent la pièce en rigolant. Le prisonnier grogne, a l’air de se réveiller.
- Je suis où, bordel?
- A près de cent soixante bornes de Manhattan. C’est pas encore le Kansas, mais ça s’en rapproche.
- Et tu m’as suivi jusqu’ici, pétasse? – Pour la dernière fois, sans doute. T’as plus rien à perdre, maintenant. Ca te coûte quoi, de me dire ce que tu sais?
- Ca dépend.
- Ca dépend de quoi?
- De ce que tu vas me donner. T’as du crack, sur toi?
- J’ai du crack. Et une pipe en verre.
- Prépare-moi encore une dose.
- La politesse, tu connais?
Elle sort une trousse noire de son sac. Confisquée au tueur le jour de son arrestation, cinq mois en arrière. Le rituel suit. Une fois. Puis deux. Puis trois. Le tueur expire bruyamment. Ferme les yeux. Les ouvre de nouveau. Eclate de rire.
- Tu sais pas ce que tu rates, salope!
- Je le sais trop bien, Oscar. A cause de toi.
- T’y reviendras, un jour. La tentation est trop forte.
- J’ai pas envie de finir comme toi.
Kelly remballe son matos. Remet la trousse dans son sac à main. Ni vu ni connu.
- Maintenant, je t’écoute.
- Tu veux savoir quoi?
- La vérité.
- C’est moi qui ai tué David, sa copine et son collègue.
- J’ai du mal à te croire.
- Crois ce que tu veux. Toi ou rien, c’est pareil.
- Tu les as tués comment?
- Avec du sérum radioactif.
- Tu l’as prise où, la matière radioactive?
- A Seabrook.
- Pourquoi t’es retourné là-bas en hélico?
- Pour descendre ces fils de pute.
- Quels fils de pute?
- Les flics qui surveillaient le site à la demande des fédéraux.
- Dans quel but?
- Forcer le passage. Voler encore de la matière. Tenter un dernier coup. Contre Silver.
- Tu voulais éliminer Silver?
- Ouais. C’était ma dernière cible. Je savais qu’il venait à New York.
- Comment tu le savais?
- Ils en ont parlé à la radio. J’écoute toutes les infos.
- Les flics t’auraient pas laissé faire. Silver, c’est le grand chef du projet. Il est très entouré. Possède des relations. Un peu comme toi.
- Je me serais démerdé. Je suis très malin.
- Et très savant. Comment tu te protèges de la radioactivité?
- Avec une combinaison spéciale.
- Tu portais pas de combinaison, quand Oliver t’a retrouvé.
- J’en avais une. Dans l’hélico. Elle a brûlé.
- Bien sûr. Et le sérum, tu le préparais comment?
- Trop long à t’expliquer. T’es nulle en chimie. Tout juste bonne à tailler des pipes.
- Comment tu t’es évadé de Leavenworth?
- Mes patrons m’ont sauvé. Je te l’avais dit.
- C’est eux qui t’ont donné cette nouvelle mission?
- Ouais. Ils comptent sur moi. Je suis le meilleur.
- En tout cas, tu laisses jamais de traces, derrière toi.
- Jamais, non. Je mets juste le corps en évidence. Pour faire peur aux cons.
- Et pour la fille de Brooklyn, t’avais aussi un hélico?
- Ouais. Mais c’était pas le même. Mes patrons ont du matos partout.

Las Vegas, Nevada. Vingt-trois heures. Une voiture de police s’arrête devant un grand hôtel. Oliver descend. Tourne le dos aux enseignes lumineuses, aux attractions géantes et à la chaleur nocturne du désert. Entre dans le hall de réception. Repère un coin salon isolé, du côté du bar. Traverse, pour s’y rendre, une aire de machines à sous. S’installe.
Il y a foule. L’ambiance est lourde et bruyante. La serveuse, une grande brune sexy. Jambes interminables. Collants noirs. Rouge à lèvres très vif. Sourire et regard malicieux. Il commande un bourbon.
Tout en buvant à petites gorgées, il consulte son portable. Appelle Kelly.
- Oscar a encore parlé aujourd’hui?
- Il m’a répété la même chose.
- T’es déçue?
- Légèrement, ouais.
- Enfin, t’espérais quoi?
- Un peu de lucidité.
- C’est sûr, le crack, ça rend lucide!
- Pourquoi le prendre au sérieux, dans ce cas?
- Si c’est pas lui le meurtrier, alors qui?
- Les auteurs du raid. Ils doivent avoir une dent contre la Science & Security Foundation. Je penche pour une histoire de mafieux.
- Réfléchis deux secondes. Des inconnus, très riches. Ils investissent des centaines de millions de dollars dans un coup. Tout ça pour quoi? Pour tuer deux scientifiques et une serveuse? Et faire porter le chapeau à un dealer en bout de course? Tu pars en couilles, Kelly.
- Non, c’est l’argent qui part en couilles. Une espèce de dictateur de la finance. Qui s’est amusé à foutre le bordel dans le pays.
- Ecoute, je te laisse. Mon contact vient d’arriver.
- Pense à ce que je te dis.
Un type s’amène. Un look de cow-boy. Oliver se lève, lui sert la main. L’autre s’assied. Commande lui aussi un bourbon. Le New-yorkais s’informe.
- Je t’ai jamais vu. C’est toi qui t’occupes du Nevada?
- Depuis un an.
- T’étais où, avant?
- Je bossais en Californie. En tant qu’agent spécial. Mon rayon, c’est plutôt la lutte contre les stupéfiants. J’avais demandé à reprendre la direction de Vegas. Pour résoudre la dernière grosse affaire de coke.
- Le dossier Ramirez et Cabral? C’était bien toi?
- Ouais, sacré coup de pub.
- Pas mal. Espérons qu’on aura autant de chance, cette fois-ci. On peut compter sur nos collègues du Kansas?
- Trop occupés avec les anarchistes chez eux. Toi par contre, t’as assuré avec Oscar. Alors je t’ai appelé.
- C’est normal. Une évolution, depuis ton coup de fil?
- Non, manque de bol. Mais on a encore interrogé le réceptionniste de l’hôtel. Il a formellement reconnu le deuxième tueur, le Tireur.
- Comment ça s’est passé?
- Samedi dernier, le mec se pointe à l’accueil. Il demande une chambre. L’autre le fait patienter. Du coup, notre client se méfie et se barre. Classique.
- Il s’est senti repéré. Je m’en souviens, de ce malade. Le genre qui pique des crises. C’est pas la discrétion qui l’étouffe. Avec les flics, on l’avait chopé dans la rue. En pleine journée. A la sortie d’une école. Il pointait son flingue sur les gosses, devant tout le monde.
- Tu parles d’une merde. Pas étonnant qu’il ramène sa gueule dans un endroit public. Alors que son portrait est affiché partout. Ca a pas échappé aux chasseurs de primes. Dès que l’info est tombée, Erika et sa bande ont déménagé ici.
- Quoi, ils sont à Vegas?
- Avec leurs gros 4×4, leurs fusils, tout leur attirail. Pas plus tard que ce matin, ils sont venus me narguer dans mon bureau, sur East Charleston Boulevard.
- Ils sont combien?
- Une vingtaine. C’est toujours vingt de trop.
- T’as pas l’air de les aimer beaucoup.
- Ils risquent de tout faire foirer.
- Ou de nous aider. Quand on est débordé, ils savent se rendre utiles.
- Si tu veux parier là-dessus…

New York. Un palace de Madison Avenue. Eclairages, orchestre, grand buffet. Les limousines se bousculent à l’entrée. Des personnalités rivalisent d’élégance. Des couples dansent au milieu des dorures et du cristal. Le champagne circule.
Silver vient de terminer son discours. Au grand soulagement de tous. Le centre « Vivre sur Mars » fête son premier anniversaire.
Soudain, la musique s’arrête. La lumière s’éteint. Techniciens et mecs du service d’ordre s’amènent. Font le tour de la salle. Disposent des cordons autour du centre. Obligent les gens à se serrer derrière. Un grand cercle vide se crée au cœur de la réception.
Silver a disparu. Sa voix off, sur des sons hypnotiques, prend le relais.
- Et maintenant, notre nouvelle planète… Celle qui verra grandir nos enfants…
Une intense lumière rouge s’allume. Remplit le vide. Fait bientôt place à un énorme visage. Au lieu des yeux et de la bouche, des cavités obscures. L’apparition s’incline lentement. A quatre-vingt dix degrés. Se présente comme un rocher. Dominant une étendue désertique, dans les tons ocres. Silver commente la scène.
- Cet hologramme s’inspire d’une des premières photos de Mars. De haut, ce massif a figure humaine. Certains y ont vu le signe d’une civilisation extraterrestre. Mais les dimensions réelles de cet objet sont beaucoup trop importantes. Personne peut construire l’Himalaya!
Il marque une pause. Les spectateurs restent silencieux. Sam, d’un air blasé, termine sa coupe de champagne. Se retient de roter. L’autre reprend.
- On est en direct de Vieques. Cette chambre est une vraie planète Mars en modèle réduit. Bientôt, devant nous, la première femme du nouveau monde…
Sortie du rocher, une silhouette apparaît. Combinaison noire légère. Moulante. Casque assorti, entièrement opaque. Du haut de son socle, elle saute en l’air. Tourne sur elle-même. Retombe sur les talons de ses cuissardes. Poursuit sa chorégraphie. Dans le vide, donne plusieurs coups de pied circulaires. Façon boxe thaï.
- Elle est parmi nous. Elle pourrait nous blesser. Nous tuer, même. Mais non, pourtant. Au contraire, elle va nous protéger.
Le sol gronde, se fissure. Le bruit des secousses fait trembler les vitres de l’hôtel. Un robot sort de la terre. Androïde. Gris métallisé. Aux extrémités de ses bras et de ses jambes, des griffes d’acier. Il se rue sur la fille.
Cette dernière l’évite. D’un bond sur le côté. Lui saute sur les épaules, par derrière. Lui arrache des câbles dans le dos. Des étincelles. Du feu. D’un coup de coude, elle lui explose la tête. La machine tombe par terre. Se fracasse. La guerrière se relève. S’incline. Salue l’assistance.
- Quelle aisance! Grâce à notre combinaison ultra légère! Et bientôt, quand nos recherches seront plus avancées, on en aura même plus besoin! L’être humain, sur Mars, pourra se promener tout nu!
L’image disparaît. Les éclairages de la salle se rallument. L’orchestre se remet à jouer. Les sbires enlèvent les cordons.
Le directeur du centre revient, tout sourire, les bras levés vers le ciel, victorieux. Les gens l’applaudissent. Puis se mélangent de nouveau.
Dans la foule, des têtes connues. Des politiques, des patrons, des journalistes, des bourgeoises, des poules de luxe. Dont Melissa, la copine de Kelly. Silver hésite à lui faire du rentre-dedans. Sa femme est venue de Vieques, pour l’occasion.
Alex, l’un des hommes du flic noir, retrouve son chef. Au buffet, un toast de caviar à la main.
- Alors, Sam? Impressionnant, non?
- Bof… Ca fait parc d’attractions. Et puis, se foutre à poil sur Mars… Tu crois encore au Père Noël, toi.
- C’est de l’esbroufe, d’après toi?
- Carrément, ouais. Et puis, je vais te dire… Pour moi, Mars, c’est pas l’avenir. C’est le passé. Les anciens y voyaient une planète de sang. Alors qu’en fait, c’est de la rouille… T’as pas vu Harry et Sandy?
- Ils surveillent l’assistante new-yorkaise de Silver. Elle a le nez dans la coke, cette nana.
- Tu m’étonnes. Elle a de qui tenir.

Vendredi 1er octobre, tôt le matin. Allenwood, Pennsylvanie. Seize degrés, ciel nuageux. Un groupe d’hommes armés sort de la prison centrale. Un fourgon stationne devant l’entrée. A l’arrière, les deux lourdes portes s’ouvrent. Le chauffeur laisse monter Oscar, sous bonne escorte.
- Jette un œil à l’arrière, de temps en temps.
- Tu rigoles? Il porte plus de chaînes que de fringues, ce mec-là. Et deux mitraillettes resteront braquées sur lui. Pendant tout le trajet. Tu deviens parano, ou quoi?
- C’est un fou furieux. On sait pas de quoi il est capable.
- J’en ai maté des plus durs que lui, crois-moi.
Le véhicule démarre. Les gardiens de la prison le regardent s’éloigner.
- Affaire réglée.
- Ouais, bon débarras.
Une heure et demi plus tard. L’aéroport international d’Allentown. Le fourgon se gare dans une allée, devant un terminal. Des voyageurs se pressent avec leurs chariots de bagages. D’autres sortent ou attendent un taxi. Des agents de la sécurité vont et viennent. Sam termine son café, jette son gobelet dans une poubelle. Le chauffeur descend.
- Salut, Sam. Je t’amène ton client.
- Pas de problème, sur la route?
- Le mec tient à peine debout. On l’a tellement abruti de tranquillisants. Tu le ramènes à Leavenworth?
- Ouais, l’avion pour Kansas City part dans une heure. C’est pas un cadeau.
- Ils vont être contents de le retrouver, là-bas.
- Qu’ils se démerdent. Je m’en bats les couilles.
A ce moment, une voiture surgit. Force le passage. Fonce vers le petit groupe. A l’intérieur, des Noirs. Toute une bande.
Par la vitre arrière baissée, un des types fait feu sur Oscar. Plusieurs coups de revolvers. Autour, les gens crient. Se sauvent.
Les flics tirent sur la bagnole. Elle s’éloigne à toute vitesse. A leurs pieds, le cadavre du prisonnier.
- Putain! C’est qui, ces mecs?
- J’en sais rien. Ils se sont barrés. Lance un appel à toutes les unités. Il faut former des barrages.
Sam s’approche du corps. Se baisse. L’examine. Se tourne vers les autres.
- Il est bien mort.
- Remarque, c’est pas plus mal. Mais pourquoi ils ont fait ça?
- Je les connais. Le type qui a tiré, c’est mon grand frère.
- Ton grand frère?
- Ouais. Un dealer. Du Bronx, comme moi. Je vis à Soundview, lui à Mott Haven. C’est pas très loin, mais ça fait des années qu’on se parle plus. Qu’on se voit plus.
- Et les autres, ils font partie de sa bande?
- Ses meilleurs potes.
- Pourquoi ils s’en sont pris à Oscar?
- Des histoires de crack. Un règlement de compte.
- Et ils sont venus du Bronx jusqu’ici?
- Ouais. Ils sont bien renseignés. Quand ils veulent frapper, c’est toujours là où on les attend le moins. La preuve, ils nous ont eus.
- Nous, on va les avoir.
- Non. Ils vont abandonner la caisse. Se disperser. Rejoindre leur planque. Parce qu’ils en ont une dans les parages. Forcément. C’est foutu.
- On verra. J’ai pas dit mon dernier mot. Et toi, tu vas faire quoi?
- Ramener le macchabée à New York. Un collègue m’a prêté sa tire.
Le soir venu, Sam, rentré à Manhattan, va voir Victor. Le chef de la police le reçoit dans son bureau. Regarde le lieutenant droit dans les yeux.
- Il faut que tu nous aides à coincer ton frère.
- Pas question. Je touche pas au Bronx.
- Bordel de merde! On parle d’un danger public, là! T’es son complice? C’est ça?
- Je suis le complice de personne. Mon job, c’est Manhattan. Point barre.
- T’es pas un mauvais flic, Sam. Au contraire. Mais tu nous fais chier, avec tes histoires de famille.
- Famille? On a perdu contact il y a dix ans. Je suis désolé, chef.

Vingt-et-une heures. Kelly revient de Federal Plaza. Elle rentre chez elle. Traverse la ruelle sombre qui mène à son entrée. L’ascenseur vient de tomber en panne. Le proprio se fout de la gueule du monde. Elle se tape les trois étages à pied.
Quelqu’un a forcé sa porte. Elle sort son flingue. Entre en rasant les murs. Dans la quasi obscurité, aperçoit le désordre. Meubles renversés. Papiers dispersés. Eclats de vitres. Un cambriolage.
D’un coup, la lumière s’allume. Un type cagoulé surgit de la penderie. Se jette sur elle avec un couteau. Elle tombe par terre. Le mec lui tord le poignet. Son flingue lui échappe. Allongé sur elle, il la plaque sur le sol. Elle se débat. Son ventre contre celui de la fille. Il bande. S’apprête à la poignarder.
Elle parvient à replier une jambe vers elle. D’un coup de pied, envoie l’agresseur valser trois mètres plus loin. Il chute à son tour. Se relève. Elle se précipite sur son flingue. Ce dernier a disparu.
- On bouge plus!
Derrière Kelly, une fille. Elle aussi cagoulée. C’est elle qui a ramassé le revolver. De son arme, elle menace à la fois l’homme au couteau et sa victime.
- Lâche ce poignard, enfoiré!
- Attrape-le.
D’un coup puissant, il envoie sa lame droit sur la nouvelle venue. Comme un éclair, elle vient se planter dans son bras droit. Le sang gicle. Le flingue se barre de nouveau. Cette fois, Kelly le récupère. Tire plusieurs fois sur le mec. Ce dernier, près de la fenêtre ouverte, recule. Perd l’équilibre. Tombe dans le vide. S’écrase quinze mètres plus bas.
La fille cagoulée saute sur elle. Lui donne des coups rapides. Au visage, dans le ventre. Avec ses poings, ses pieds, ses genoux. L’autre perd encore son revolver. Esquive tant qu’elle peut. Ramasse un pied de table cassé. S’en sert, des deux mains, comme d’un bouclier. Bientôt brisé en deux.
Kelly recule. L’inconnue saigne de plus belle. Arrache le couteau, toujours planté dans son bras droit. Menaçante, s’avance lentement vers sa proie. Le flingue, trop loin. L’autre plonge quand même à l’opposé de la pièce. Saisit l’arme. Se retourne. Dos au sol. Le canon pointé vers la fille.
- Enlève ta cagoule.
- Tu devines pas qui je suis?
- Enlève-la, je te dis.
- Ok.
Elle obéit. Une expression à la fois dure et amusée sur un visage fin, asiatique.
- Maliwan. Ca pouvait être que toi.
- Comme on se retrouve, hein?
- Je te croyais en Grèce.
- Non. Je mène des fouilles à Vieques, en ce moment.
- A Vieques? Des fouilles?
- Je m’intéresse au Condor des Andes. On a mis la main sur de très vieux objets à son effigie, dans les Caraïbes. Ca, c’est pour ta culture.
- Dis plutôt que tu veilles sur la femme de Silver.
- C’est vrai aussi. Depuis que ce dernier s’occupe de New York. Et que l’armée hâte ses préparatifs de départ. Il faut bien assurer la relève.
- Tu viens foutre quoi, chez moi?
- Et toi? Pourquoi t’es allée voir Erika? Tu nous veux quoi? De quel droit tu viens fourrer ton nez dans nos affaires?
- T’as failli me tuer.
- Non, juste te donner un avertissement.
- C’était qui, ce mec?
- J’en sais rien. Un cambrioleur. Bon, c’est pas tout ça. Je dois te laisser.
Maliwan court vers la fenêtre. Saute sur l’arbre, à hauteur de l’étage. Se laisse glisser le long du tronc. Un motard l’attend. Elle grimpe à l’arrière. Ils décampent.
Une demi-heure plus tard, des voitures de flics et une ambulance. Les mecs réceptionnent le cadavre, inspectent la rue. Sam aide Kelly à remettre de l’ordre chez elle.
- Ton agresseur, c’était le troisième tueur. Le Vantard. Greg nous le confirmera.
- J’en étais sûre.

Dimanche 3 Octobre, onze heures du matin. Deux voitures quittent Las Vegas en direction du nord. Prennent la route du désert. Dans l’une, le fédéral du Nevada. Toujours en cow-boy. Dans l’autre, Kelly et Oliver. Une vingtaine de motos les escortent. Erika et sa bande. Armés jusqu’aux dents. La profiler, tout en conduisant, les observe du coin de l’œil dans son rétroviseur.
- Il faudra que je m’explique avec eux, au sujet de Maliwan.
- Normal que ça te foute en rogne, cette histoire. Mais tu perds ton temps. La Thaïlandaise a agi seule.
- T’as l’air bien sûr de toi.
- J’ai eu Silver au téléphone. J’ai appelé sa femme, aussi. Ils sont désolés. L’Amazone a disparu. Plus aucune nouvelle depuis vendredi. Personne comprend pourquoi elle t’a agressée.
- Un peu facile. Et les chasseurs de prime? Ils sont pas au courant, peut-être? Maliwan m’a parlé d’Erika, pourtant.
- Elle a menti. J’ai déjà interrogé le groupe. Tu leur demanderas toi-même, tout à l’heure. Pour l’instant, on a plus urgent à faire.
- On va où? Depuis mon arrivée à Vegas, tu m’as pas dit un mot.
- On va arrêter le Tireur. Des gens l’ont vu dans le désert. Du haut d’un rocher, il tire sur les bagnoles qui passent. Avec un fusil de sniper.
- Il vise les gosses, je parie.
- Ouais, mais il rate toujours sa cible. A bout portant, il se démerde. Mais à distance, il manque d’entraînement.
- Plus pour longtemps, j’en ai peur. Vivement qu’on arrive.
- On y est presque.
Des coups de feu. Kelly freine brutalement. Son pare-brise vole en éclats. La caisse du cow-boy lui rentre dedans. Plusieurs motards se rétament. Du haut de son poste, l’autre abruti continue de tirer. Les fédéraux se précipitent dehors. Se cachent derrière leur bagnole. Alignés, les chasseurs de prime donnent de la mitraillette. Le Tireur fait une chute de vingt mètres. Dégringole à leurs pieds. Raide mort. Maculé de sable et de sang. Son fusil lui atterrit sur le crâne. Erika lève une main en l’air. Les hommes s’arrêtent.
Le cow-boy va voir la blonde. Jette son chapeau par terre. Crache sur le côté. Pointe un doigt menaçant vers la patronne et ses gorilles.
- On voulait l’interroger. Je savais que ça tournerait comme ça. Bande de dégénérés!
- Dis plutôt qu’on t’a sauvé la vie, connard!
Oliver s’interpose. L’autre ramasse son chapeau. Rejoint sa bagnole. Inspecte le pare-choc endommagé. Le saisit à deux mains, l’arrache de toutes ses forces et le balance en direction d’Erika. Cette dernière l’évite de justesse.
Quelques hommes font mine de s’avancer vers lui. La fille les retient. Le cow-boy s’installe au volant et démarre en trombe. Effectue un demi-tour. La blonde, d’un œil perçant, le regarde s’éloigner. D’autres motards ramassent leurs engins. Le New-yorkais écarte les deux mains, comme pour s’excuser. Erika se retourne. Kelly chevauche sa moto.
- Te gêne pas, surtout. Fais comme chez toi. J’ai des bières au frais, derrière.
- Je repose mon cul. Le temps d’une question ou deux.
- Et qui interroge l’autre? Toi ou moi?
- Ta gueule. Elle faisait quoi, à Harlem, ta copine?
- Quelle copine? J’ai pas de copine. Si tu veux parler de Maliwan, j’en sais rien. Je lui ai jamais demandé d’aller chez toi. C’est elle qui prend des initiatives. Essaie de la retrouver et arrange-toi avec elle.
- T’es pas dans le coup, alors?
- Si je voulais te faire peur, j’enverrais pas l’Amazone. Je viendrais moi-même.
- Et tu sais pas où je peux la trouver?
- On la cherche tous. On aime pas ses méthodes. Ca nuit à notre image.
- Ca, je veux bien le croire.
Oliver saisit les deux bras du Tireur, étalé sur le sol. Fait un signe de la tête à Kelly. Cette dernière descend de la moto, le rejoint et l’aide à transporter le corps. Ils le foutent dans le coffre. Retour à Vegas.
Les chasseurs de prime tracent vers Death Valley. Disparaissent bientôt dans un nuage de poussière.

Le soir. Une suite somptueuse dans un building. En plein désert du Nevada. Un peu à l’écart du centre touristique. Dans une propriété gardée.
Kelly et Michael s’envoient en l’air. Lui, allongé sur le dos. Elle, assise sur lui, va et vient en gémissant. Trois quart d’heure que ça dure. Sa bite, toujours raide comme un barreau de chaise. En deux heures, ils ont changé sept fois de position.
Il va décharger. Insulte la fille et la gifle. Ils crient en même temps. Elle retombe sur lui. Ils s’embrassent. Se resservent du champagne.
- On se voit pas souvent, en ce moment, Michael.
- Le business. Les voyages. Mais je serai bientôt à New York.
- Pour combien de temps?
- Je sais pas encore. Plusieurs semaines, peut-être davantage. On pourra se retrouver tous les soirs, si tu veux.
- Comme au tout début de notre relation. Tu te souviens? Ce serait génial.
- Bien sûr que je m’en souviens. C’est pas si loin. On a encore de belles années, devant nous. Tu crois pas?
- Je l’espère, en tout cas. Le monde est si incertain.
- A qui tu le dis… T’as encore du temps, ce soir?
- Toute la nuit, même. Mon avion décolle que demain après-midi.
- Dans ce cas, j’aimerais te montrer ma dernière trouvaille.
Le mec se lève. Enfile un jean, un pull et des chaussures de sport. La fille l’imite. Il se dirige vers la sortie. Elle le suit. Ils prennent l’ascenseur. Gagnent le troisième sous-sol, vingt-cinq étages plus bas.
Ils traversent plusieurs bureaux. Gagnent un espace de cloisons vitrées. Des photocopieuses, des ordinateurs, des écrans géants.
Une nouvelle salle. Accès condamné. Une voix synthétique demande à Michael de saisir un code. L’autre, tenant un rythme précis, appuie sur vingt-cinq touches d’affilée. Puis, empreintes digitales. Reconnaissance vocale. Identification des yeux.
- On est jamais trop prudent.
- Je vois ça.
La porte s’ouvre enfin. Ils entrent. Face à eux, une grande carte électronique. Des points lumineux, de différentes couleurs, se déplacent, se croisent, dessinent des courbes. Un tableau de bord. Plusieurs claviers. Les amants prennent chacun une chaise, face à la machine.
- T’as une idée de l’endroit où on est, ici?
- Dans ta résidence de Vegas.
- C’est vrai, mais pas seulement. Bienvenue dans mon centre de recherches.
- Tu fais des recherches? Sur quoi?
- Tu sais que je dirige les médias les plus importants. Chaînes d’information et de divertissement. Studios hollywoodiens. Journaux, radios, opérateurs téléphoniques, fournisseurs d’accès au Net.
- Je sais. Où tu veux en venir?
- Cet écran représente le ciel. Les points lumineux, les satellites. Chacun a une fonction, signalée par une couleur. Les points rouges, par exemple, figurent les satellites de communication.
- Pour l’instant, rien de compliqué.
- Ce tableau de bord est un ordinateur. Il permet l’exécution d’un programme très particulier. Unique au monde. Tu le trouveras sur aucune autre bécane. C’est le dernier fruit de nos travaux secrets.
- A quoi il sert?
Michael sourit. Se lève. Ouvre une petite porte métallique, au fond de la pièce. Revient avec deux verres et du soda. Sert d’abord Kelly.
- On vit dans un monde incertain, je suis d’accord avec toi. La politique a passé la main. Aujourd’hui, deux grands lobbyings s’affrontent. Côté adverse, le pétrole et les compagnies d’assurance. De mon côté, les médias et les cabinets d’avocat. Voilà ce qui fait et défait la planète. Le reste, c’est du folklore.
- Donc?
- Donc, on a mis au point une arme. Grâce à ce programme, je peux pirater un ordinateur à distance. Prendre le contrôle des images diffusées sur les télés du monde entier. Et rejeter la faute sur l’ordinateur piraté.
- Si j’en ai besoin un jour, je sais où le trouver…

- Quand même… Ca fait dix minutes qu’elle est seule dans cette bagnole.
- Et alors? Peut-être qu’elle téléphone.
- Tu la vois téléphoner, toi?
- Elle doit avoir un kit main libre.
- Et moi, je te dis qu’on devrait jeter un coup d’œil.
- C’est toi le chef, Sam.
Le flic noir et Sandy sortent de la voiture. Marchent vers le véhicule de la fille. L’assistante de Silver à New York. Garée devant chez elle.
Washington Heights. Vingt-trois heures. Elle revient d’un dîner en ville avec son patron. Une habitude. Pas grand monde dans les rues. De loin en loin, quelques passants.
La nana, assise au volant. Immobile. La tête en arrière. La bouche ouverte. Les yeux presque révulsés. De la poudre blanche sous les narines.
- Tu vois? Je te l’avais dit.
- J’appelle tout de suite une ambulance.
Une heure plus tard. Le Centre de Biologie Structurelle. Silver accepte d’accueillir Sam. Ce dernier tombe d’abord sur son secrétaire particulier.
- Tiens, ducon. Tu t’es levé, toi aussi?
- Mon patron va te recevoir.
- J’espère bien.
- Et arrête de m’appeler ducon.
Le type fait entrer Sam. Une pièce pleine d’ordinateurs. Celle où David 2 avait répondu aux questions d’Oliver. Seul à une table, Silver. Vêtu d’un pyjama et d’une robe de chambre.
- Quand j’ai su, je me suis dépêché. Il faut qu’on en parle maintenant. Depuis le début, je me faisais du souci pour cette fille.
- Mes hommes s’en sont fait aussi. A la soirée de « Vivre sur Mars », elle a carburé. Seule dans une chambre de l’hôtel. Avec trois mecs. Sur le lit, un plateau en argent. Plusieurs rails de coke. Et elle en reprenait. On a dû la sortir de là.
- Pourtant, c’était un bon élément. Une bosseuse. Incompréhensible.
- Ouais, enfin… Elle avait de drôles de fréquentations, non?
- Je peux pas tout surveiller. La police non plus, la preuve. Ce soir, seule dix minutes. Et c’est l’overdose. La faute à qui? Mystère. Le facteur humain m’a toujours donné du fil à retordre. Ca me suit depuis l’époque où je travaillais à la NASA.
- Sans compter la perte des deux David.
- En effet, tout ça est très ennuyeux pour nous. La consolation, c’est qu’on a trouvé le meurtrier. Et j’avoue que l’attentat réussi contre lui m’a fait plaisir. J’ai presque envie de remercier celui qui s’en est chargé.
- Toujours des histoires de coke.
- Ca, les autres drogues et les armes. Le lot quotidien du monde où on vit. Le quart de la masse monétaire mondiale est lié au blanchiment d’argent. La mafia reste un des piliers de notre civilisation. La police est bien placée pour le savoir.
- C’est rien de le dire.
- Voilà pourquoi je rêve de Mars. Reconstruire le monde sur une autre terre. Garder le meilleur. Gérer nos ressources. Préserver la beauté de la vie. Au fond, il s’agit d’un projet écologique. Et d’amour à l’état pur.
- Justement. Puisqu’on aborde ce sujet… Je veux dire, les histoires sentimentales, les liens extraconjugaux…
- J’aime pas qu’on se foute de ma gueule, flicard. Ni tes insinuations. Je couchais pas avec cette nana, ok?
- Moi non plus, j’aime pas qu’on se foute de ma gueule. Ca nous fait un point commun.
- Je me suis levé en plein milieu de la nuit. Pour revoir de près ta tête de con. J’observe ton manège depuis le début. Ton arrogance. Ton hypocrisie. Ca m’est bien égal, que tu sois un bon flic. Tu peux être bon à me torcher le cul. Si je veux trouver des merdes sur toi, je te pourrirai la vie. Et tes chefs te jetteront aux ordures. A ma demande. Alors tiens-toi à carreau.
- Je réagis pas aux provocations. J’ai peut-être une tête de con. Mais c’est une tête qui pense. Et il faut pas me la raconter.

Lundi 4 Octobre, neuf heures du matin. Le labo de Greg. Sam lui rend visite.
- C’est loin, les projets de vacances. Pas vrai, Greg?
- M’en parle pas. En plus, j’ai une mauvaise nouvelle.
- Pour changer.
- Je peux pas faire l’autopsie du corps de la fille.
- Pourquoi ça? Tu l’as violée et t’as laissé des traces?
- Je suis sérieux. Le macchabée est voué à la science. Transféré au centre « Vivre sur Mars ». Direct à Vieques, par avion.
- T’as pas eu le temps de le voir?
- Si, juste de le voir. Ils m’attendaient ce matin, à l’ouverture. Ils ont exigé de le récupérer fissa.
- Qui ça, ils?
- Des mecs armés, tous en noirs. Avec des papiers officiels. J’ai trouvé ça bizarre, alors j’ai appelé Victor. Il m’a donné confirmation. Ils ont mis le cadavre dans un caisson, l’ont chargé à bord de leur camionnette puis se sont barrés.
- T’en as d’autres, comme ça, à me raconter?
- Ouais, le pire. Je parie que tu viens aussi pour Oscar.
- Accessoirement. C’est pas un mystère. Il a été abattu sous mes yeux.
- De toute façon, tu l’aurais pas trouvé. Ils ont mis le grappin dessus aussi.
- Quoi?
- T’as bien entendu. Là, pareil. J’ai eu le temps de rien. Tu m’as livré le mec il y a trois jours. L’autopsie était ordonnée pour ce matin.
- C’est quoi ce délire?
- Parti pour Vieques, lui aussi. Ecoute, le mieux, c’est de demander à Victor. Ton chef est au courant de tout.
- Et moi, au courant de rien. C’est bon, je vais le voir. Merci quand même. Bonnes vacances.
- Je compte les jours, jusqu’à l’année prochaine.
Vingt minutes plus tard, au QG de la police. Une secrétaire fait patienter le lieutenant dans le couloir. Victor finit de téléphoner.
- Entre, Sam. Tu tombes bien, j’avais envie de bavarder avec toi.
- Je suis pas bavard, chef.
- Tu vas faire un effort. C’était quoi, ce binz, hier soir?
- Jamais de binz, avec moi. Ni avec mes gars. On fait notre boulot.
- Tu déconnes, là. T’as laissé cette pouffe crever sous tes yeux. Tu sautais Sandy, pendant ce temps?
- Elle et moi, on est pas si intime. On a rien vu, chef. La meuf revenait du restau. On l’a suivie. Elle s’est garée devant l’entrée de son immeuble. Avant de sortir, elle a dû sniffer quelques lignes. Au bout de dix minutes, on s’est inquiété. C’était trop tard.
- Vachement discrète, la junkie.
- Sur ce coup-là, ouais. Mais l’autre soir, à l’hôtel, il fallait voir la fiesta.
- Je m’en fous, de l’autre soir. Je te parle de la nuit dernière, moi. Silver s’est plaint de toi.
- C’est ça, le vrai problème? Moi, je me plains pas de lui. Pourtant, il me fait chier. Mais je reste poli. C’est mon job.
- Pourquoi tu lui as mal parlé?
- Je voulais l’interroger, chef. Simplement connaître la nature de ses relations avec son assistante. Il est devenu rouge et m’a fusillé du regard. Avant de proférer des menaces. Contre ma carrière, contre ma vie. J’y suis pour rien. Il a pas besoin des flics, ce type, pour se rendre suspect. Il se démerde très bien tout seul.
Victor scrute le visage de son interlocuteur. Ce dernier reste calme. L’autre soulève un cahier, posé devant lui. Le laisse retomber. Lève les bras vers le ciel. Les repose. Finit par soupirer, d’un air blasé.
- Je sais plus quoi te dire, Sam. C’est vrai qu’il m’a aussi parlé de travers. T’es pas le seul. Je doute pas de ta sincérité. Je te connais. Quand t’as envie de dire merde à quelqu’un, tu t’en caches pas. Mais je vais être obligé de prendre des mesures.
- Comme quoi? Me retirer la surveillance de cet imbécile? J’accepte volontiers. J’ai mieux à faire. Merci, chef.
- Ouais, je vais mettre une autre équipe sur le coup. Tant pis pour lui. Tu voulais me demander autre chose?
- J’ai vu Greg, avant de venir. Il m’a dit, pour les deux cadavres. J’aimerais comprendre.
- C’est l’œuvre du diable, je t’avais prévenu.

Mardi 5 octobre, une heure du matin. Vieques. Sur la route. A quelques centaines de mètres de l’ancienne base militaire. Cagoulée, de noir vêtue, une femme. Elle cache sa moto dans la verdure, sur un bas côté. Traverse la voie. Se faufile le long du grillage, évitant les lumières. S’arrête dès qu’elle aperçoit l’entrée. Active son émetteur-récepteur miniature.
- Ici Kelly, je suis au point A.
- Ici Michael. Parfait. Combien de gardes à l’entrée?
- Deux, comme prévu.
- Tu les as dans ton viseur?
- Affirmatif.
- Prépare deux fléchettes anesthésiantes.
- C’est fait. Permission de tirer.
- Accordée.
La fille s’exécute. Le premier type tombe par terre. L’autre a pas le temps de réagir. Il s’effondre aussi, comme une masse.
- Attends avant de rejoindre l’entrée. Active d’abord ton brouilleur visuel.
- Les caméras sont pas pointées sur les gardes. Les surveillants ont rien pu voir.
- Non, mais tu vas traverser leur champ. Envoie un signal parasite. Ca bousillera l’image quelques secondes. T’auras le temps de passer de l’autre côté.
Elle appuie sur le bouton unique d’un petit boîtier, à sa ceinture. Court vers les barrières. Saute par-dessus. Le voyant rouge de l’appareil s’est allumé à hauteur de la caméra. Il s’éteint de nouveau.
- Je suis au point B. Epatant, ton système.
- J’emploie que des gens compétents.
- T’es sûre qu’ils ont rien vu?
- De la merde sur leur écran. Ils ont dû taper un peu sur leur télé. Si le truc avait pas fonctionné, l’alarme aurait sonné.
- Ok, je vais où, maintenant?
- Prend à travers champs. Active le détecteur de pièges, sur ton viseur, puis fonce en évitant les points verts lumineux.
- C’est fait. Il y en a plein partout. Je vais devoir marcher sur des œufs.
- Il te reste dix minutes pour gagner le bâtiment avant la relève. Fonce.
- Ok, bien reçu.
Kelly bondit entre les pièges. Sur la pointe des pieds. Cinq cent mètres à tenir. Des dizaines d’obstacles. Elle arrive essoufflée.
- Je suis au point C.
- Bravo, c’est maintenant que le plus dur commence.
- Deux secondes, je récupère.
- Il te reste cinq minutes. Contourne le bâtiment par l’arrière. La porte de service est pas encore gardée. A l’intérieur, les couloirs restent déserts. Emprunte l’escalier, descend au deuxième sous-sol. Traverse la salle des chambres martiennes. La morgue se trouve de l’autre côté.
- C’est reparti.
- Bon courage.
Kelly, rasant les murs, reprend sa course dans la nuit. Gagne la façade sud du grand hémisphère. Pénètre ce dernier incognito. Dévale les marches.
- Mon point D, la porte du sous-sol. Gardée par un code.
- Branche ton décodeur dessus.
- Ok. On dirait que ça prend du temps.
- T’es plus pressée, maintenant.
Un bip retentit. La fille range son gadget. La porte s’ouvre. Elle entre. La referme derrière elle.
- Comme on se retrouve!
- Encore toi!
Maliwan. Dans sa tenue martienne. Elle pointe un flingue vers la Portoricaine. Jette une combinaison identique aux pieds de son adversaire.
- Enfile ça, on va se battre sur Mars.
- Et les réservoirs d’oxygène?
- Pas besoin. Ces fringues en produisent.
- Je comprends pas.
- Elles recyclent l’air expiré.
- On arrête pas le progrès.
- Je te préviens, il faut un temps d’adaptation. Ce sera mon avantage. Tu me cherches, tu vas me trouver.
- Toujours aussi courageuse.

Une très grande salle, faiblement éclairée. Séparée en deux par un couloir de cinq cents mètres de longs. De part et d’autre, une porte tous les cinquante mètres. D’épaisses cloisons.
Sous la menace du revolver, Kelly passe devant. Maliwan la dirige. Elles gagnent l’autre extrémité de la pièce. L’Amazone ouvre une des portes, sur la gauche. Elles pénètrent un compartiment. Un écran géant, semblable à ceux du bureau de Silver, donne à voir le paysage. Kelly réagit.
- La montagne à visage humain.
- Tu l’as reconnue? Ce soir, on va renouveler l’exploit.
Elle entrent dans une cabine, sur la droite. Un ascenseur. La tueuse appuie sur un bouton. Une secousse se fait sentir. La charge descend. Trente secondes plus tard, les portes automatiques s’ouvrent sur un corridor. Des parois en métal lourd. Au bout, un sas. Puis un autre.
Mars. Enfin.
Maliwan pousse violemment Kelly sur le sol rouge. Prise de malaise, l’autre tombe à plat ventre. Bien qu’étourdie, elle entend les dernières paroles de la guerrière, via la radio de son casque. Trouvera la force de répliquer.
- Tu vas devoir te battre, maintenant.
- Contre toi?
- Bonne question. La réponse est sous tes yeux.
- Quoi?
La victime relève la tête. Issus du rocher monumental, cinq robots meurtriers. Ils se dirigent vers leur nouvelle proie.
- Programmés pour te tuer.
- Et moi qui croyais que t’avais des couilles.
- Je te l’ai déjà dit: l’honneur, c’est pas mon truc. La seule chose qui m’intéresse, c’est le résultat.
- T’as crié victoire trop vite.
Les robots dépassent Kelly. Semblent l’ignorer. Forment un cercle autour de Maliwan. Cette dernière, surprise, reste figée. Lâche un ultime cri de colère.
- Saloperies de machines!
Les androïdes sortent leurs griffes d’acier. Les enfoncent dans le corps de la fille. En même temps. Très vite. Une seule fois suffit. Les monstres se retirent.
Une minute plus tard, Kelly reprend connaissance. L’ascenseur remonte. A ses côtés, une nouvelle apparition. Une grande blonde aux cheveux courts, avec un beau cul et de beaux nichons. La femme de Silver.
- Je te connais, toi. T’es la profiler qui a chopé Oscar.
- C’est bien moi. J’étais sur les traces de la Thaïlandaise. Je l’ai suivie jusqu’ici.
- Elle a eu un sacré culot, de ramener sa gueule. Tout ça pour foutre la merde. D’abord, ton agression. Puis, plus de nouvelles.
- Mais comment?…
- C’est moi qui ai reprogrammé les robots. Malgré ses précautions, on avait repéré Maliwan. J’ai donc pu faire le nécessaire. Je la croyais moins conne.
- Morte, elle aussi?
- Ouais, elle nous emmerdera plus. Mais toi, tu vas m’expliquer comment t’es entrée.
- Le temps d’ôter cette combinaison.
L’ascenseur s’arrête. La Martienne se déshabille. Se masse le poignet gauche. Actionne un bracelet. Une aiguille sort. L’espionne saute sur la blonde. Lui plante sa seringue dans le cou. L’autre s’évanouit.
Kelly l’abandonne derrière elle. Sors du compartiment. Finit de traverser le couloir. De l’autre côté, la morgue. Déserte. Vite, l’émetteur-récepteur.
- Allo, Michael? Ici, Kelly.
- Bon sang, où t’étais passée?
- Il m’est arrivé une bricole. Je t’expliquerai. Je suis tombé sur la femme de Silver. Le sérum d’oubli m’a permis de la neutraliser.
- Elle se souviendra de rien. T’es blanchie.
- Et j’ai atteint le point E.
- Bravo, il te reste plus qu’une étape.
- Où est le camion?
- L’accès au parking de la morgue doit être indiqué. Tu le vois?
- Ouais, un panneau vert et blanc. Devant moi, sur la droite.
- Ok, il y a pas un chat. Continue de foncer. Empare-toi du véhicule. Et direction la sortie.

- T’as l’air claquée.
- Ouais.
Le Bronx, chez Sam. Le soleil de midi aveugle la chambre. Kelly, enfouie sous la couette, émerge doucement. Le flic noir, vêtu d’un boxer moulant, s’assied près d’elle, sur le bord du lit. Lui sert une tasse de café.
- Je suis censé bosser, à cette heure-ci.
- On va dire que tu bosses avec le FBI.
- Je t’ai même pas entendue arriver, ce matin. D’où tu sors? Pourquoi t’es pas rentrée chez toi?
- Si je dérange…
- D’habitude, c’est chacun sa planque. Quand tu viens dormir chez moi, c’est que t’as des emmerdes et que t’as besoin d’une couverture. Vrai ou faux?
- J’ai passé la nuit chez toi. Toute la nuit. C’est ok, ou t’as besoin qu’on répète la scène?
- C’est bon, tu l’as trouvé, ton alibi. Mais il faut que tu m’expliques.
- Je peux pas te donner tous les détails. J’étais à Porto Rico. J’ai fait un aller-retour, dans le jet privé de Michael.
- Tu crains vraiment, avec tes combines de merde. Le coup d’Oscar, au début, je t’ai suivie. Mais là, tu passes les bornes.
- T’as regardé les news?
- Ouais, et elles disent quoi, d’après toi? Le centre « Vivre sur Mars » a été braqué cette nuit. On a retrouvé le corps de Maliwan. Charcuté dans une chambre martienne. Un camion a été volé. Les barrages du complexe ont été forcés par un chauffard en cagoule. Et la femme de Silver se rappelle que dalle.
- Tout s’est bien passé, donc.
Sam se tient le front. Regarde dans le vide. Inspire profondément. Arrache la tasse des mains de Kelly. Engloutit le café d’un coup. Envoie le récipient se briser contre le mur. Sourit à la meuf.
- Maintenant, je suis calme. Je peux tout entendre.
- Michael a du matos. Avec sa bécane, il a piraté certains fichiers du centre. Pour obtenir les plans des locaux et du système de sécurité.
- Ton milliardaire se lance dans l’espionnage scientifique?
- Il en a rien à foutre. On voulait récupérer les deux cadavres. D’après nos infos, les caissons se trouvaient encore dans le véhicule.
- Et les infos étaient bonnes.
- Greg va pouvoir faire son autopsie.
- Greg?! Tu veux mettre Greg sur ce coup?! T’as vraiment la tête dans le cul, aujourd’hui! T’es sûre que t’as pas fumé du crack, toi aussi?
- Réfléchis. Il est le seul à qui on peut demander ça.
- Je devine la suite de ton histoire: tu prends le camion et roule jusqu’à la mer. Là, un bateau charge les caissons. Te fait traverser. De l’autre côté, à Porto Rico, le jet de Michael prend le relais. Te dépose à New York à l’aube. Et repart pour Tombouctou.
- Pour Las Vegas. C’est là, dans les labos de Michael, que Greg pourra travailler.
- Pourquoi t’as agi en parallèle?
- Parce que mon interprétation du dossier diffère de celle de Jeff, d’Oliver et des autres.
- Et c’est quoi, ton interprétation, bordel à pipes?
- Mes soupçons visent le projet martien. A cause du transfert précipité des deux cadavres. Comme si on voulait nous dissimuler quelque chose. A cause aussi de l’attitude de Maliwan, que je retrouve là-bas comme par hasard. La femme de Silver prétend l’avoir virée de sa garde personnelle. Mais je sais bien que c’est faux. Après m’avoir agressée, la Thaïlandaise est tranquillement rentrée se cacher à Vieques. C’était un coup monté. Ils savent que je me pose des questions sur eux. Ils ont essayé de se débarrasser de moi.
Sans dire un mot, Sam se lève. Ouvre sa penderie. Ramasse quelques fringues. S’habille. De guerre lasse, elle finit par l’imiter. Enfile des bas couleur chair. Il se tourne vers elle. Lui passe une main entre les cuisses.
- Il y a des putes, à Vegas?
- Tu me demandes s’il y a des putes à Vegas?
- Ouais.
- Moins de putes que de machines à sous. Mais si t’es client, je peux te présenter une copine.
- C’est pas pour moi, espèce de conne. S’il y a des putes, Greg acceptera de faire le trajet.
- On va s’entendre, alors. Moi aussi, j’aime les putes.

Mercredi 6 Octobre, treize heures. Indianapolis. Une aire d’autoroute. Un type s’arrête pour pisser. Marche jusqu’aux pommiers sauvages.
Dans l’herbe, de nombreux fruits rouges. Au pied d’un tronc, un corps allongé, ventre à terre. Immobile. L’homme le secoue.
- Réveille-toi, mec. Sinon, je vais te pisser dessus.
Pas de réponse.
Washington, une heure plus tard. Le QG du FBI. Une assistante transmet un appel dans le bureau de Jeff.
- Qui me demande?
- La police de l’Indiana. Ca a l’air urgent.
Un bip. Changement d’interlocuteur.
- Allo, ici Jeff.
- On a retrouvé l’Autoroutier. Mort.
- Le quatrième tueur… Et on l’a découvert où?
- Sur une aire d’autoroute.
- Logique.
- Le FBI a priorité sur cette affaire. C’est pour ça que j’appelle.
- Parfait. Je demande le transfert du corps. Avec rapport détaillé sur la localisation des faits et les circonstances. Que l’administration fasse le nécessaire.
- Vers quel endroit, le transfert?
- Notre laboratoire d’expertises médicolégales, à Quantico, Virginie. Le cadavre rejoindra ceux du Tireur et du Vantard.
- Entendu. On s’en occupe.
Trois jours plus tard. Manhattan, Federal Plaza. Dans la matinée, Oliver convoque la profiler.
- Le corps de l’Autoroutier a été autopsié. Cause du décès: homicide par strangulation. Aucune empreinte pour identifier le coupable. T’en penses quoi?
- Mort de ses propres armes. On l’a tué comme il tuait ses victimes. Ca parait évident.
- Pour une fois, on est d’accord. Reste à savoir qui.
- C’est toujours le point qui nous divise.
- On peut pas bosser avec des préjugés, Kelly. Je te file le dossier de Quantico, tu l’étudies et tu dresses un profil individuel. Sois tu restes à ta place, sois tu jettes l’éponge.
- Tu veux même pas entendre ma version?
- Si, bien au contraire. Je suis très curieux de l’entendre. Pour qu’on en finisse. Alors?
- C’est la Science & Security Foundation qui a organisé le raid contre Leavenworth. « Vivre sur Mars » a mené des expériences génétiques sur ses propres chercheurs. D’où l’absence de résidus chimiques dans les corps. Ces derniers ont été génétiquement modifiés, comme du maïs ou du colza.
- T’es bonne pour l’asile, toi. Et dans quel but, ces expériences?
- T’étais pas à l’anniversaire du centre?
- Ben non, tu le sais bien, puisque je me trouvais à Vegas. Ca change quoi?
- Silver a déclaré qu’un jour, l’être humain pourrait se promener tout nu sur Mars. Voilà le but: adapter notre système immunitaire à la planète rouge.
- De mieux en mieux. Silver avait des différends avec ses employés new-yorkais. Alors, pour se venger, il s’en est servi comme cobayes. C’est bien ça, que t’es en train de me dire?
- Exactement. Mais il fallait détourner les soupçons. D’où le raid sur Leavenworth. Et la docilité d’Oscar.
- Sa docilité? T’as bien choisi le mot?
- Ouais, il obéissait aux ordres. Parce que Silver lui filait du crack. L’argent de la fondation pue la drogue. L’assistante morte par overdose, c’est pareil. Elle était manipulée, cette nana. Ca crève les yeux.
- Manipulée pour quoi?
- Pour garder le silence. Elle savait des choses.
- Quel rapport avec le Tireur, le Vantard et l’Autoroutier?
- Diversion. Mais aussi volonté d’imposer une nouvelle loi. La Science & Security Foundation a fait d’une pierre deux coups: donné un alibi aux expériences de « Vivre sur Mars », et liquidé les tueurs en série.
- Donc, j’avais raison. Ils ont bien été enlevés pour être exécutés.
- Ouais, mais rien à voir avec les familles des victimes. A l’exception de Maliwan, paix à son âme.

Lundi 11 Octobre, en début de soirée. Washington. Jeff et Oliver ont rendez-vous. Le directeur du FBI reçoit son collègue à son domicile. L’autre doit lui présenter le rapport de Kelly. Les deux hommes s’installent dans le salon, autour d’un verre. Le chef revient sur les derniers évènements.
- On dirait un château de cartes qui s’effondre. Chaque figure tombe l’une après l’autre. D’abord le Dealer, puis le Vantard. Ensuite, le Tireur et l’Autoroutier. C’est qu’un début, j’ai l’impression. Le sens de tout ça m’échappe.
- J’ai le même sentiment. Une affaire très étrange.
- Essayons de faire le point. La piste des familles a rien donné, je crois?
- Hélas, non. Aux quatre coins du pays, nos enquêteurs ont fait de leur mieux. Mais les personnes concernées sont sans histoires.
- Pas de liens avec l’extrême droite, donc.
- Beaucoup de gens se foutent de l’extrême droite, de la gauche, du centre, des syndicats et du reste. Ils se contentent de gagner leur vie et de consommer. Pourquoi on s’en plaindrait, d’ailleurs? On représente l’autorité, pas vrai?
- La profiler Kelly a participé à ces enquêtes. Là non plus, pas de résultat?
- Justement, j’allais y venir. Elle a repris le dossier du Voyageur. Son périple en Alaska et en Europe de l’Est a été des plus brillants. Elle a éliminé des membres de la mafia bulgare. Et mis en évidence un réseau de tueurs à gages, de chasseurs de primes.
- La criminelle Maliwan en était l’une des meneuses, je me trompe? Et la sœur d’une des victimes?
- C’est bien ça. Mais, en l’absence d’autre élément, le lien avec Leavenworth s’arrête là. Kelly a un autre avis. J’ai ici son rapport. Il faut s’accrocher pour le lire. Dans le genre spéculatif, ça bat tous les records.
- Nous y voilà. Ce fameux rapport. Je le lirai attentivement. Il parle de quoi, au juste?
- De tout et de rien. Les idées de son auteure ont évolué au fil du temps. Il y a un point commun, malgré tout. Une sorte d’acharnement. Une volonté de dénoncer un vaste complot.
- Ce mot me fait toujours peur. On l’emploie un peu à toutes les sauces. De quelle nature, ce complot?
- Scientifique. Politique. Financier. Criminel. Terroriste. Mafieux. J’en passe.
- Toute la panoplie. Les institutions les plus honorables y côtoient le trafic de drogue, je parie?
- Exact.
- Qui tire les ficelles de ce complot?
- La Science & Security Foundation.
- Avec quel argent?
- Officiellement, celui de la Banque Mondiale du Commerce. Mais aussi de groupes industriels privés. Sans parler d’obscurs paradis fiscaux.
- Dans quel but?
- Changer le monde. Avec une science qui produirait de nouveaux êtres humains, modifiés génétiquement. Et une sécurité qui forcerait les prisons. Pour enlever les criminels et les liquider. Le paradis sur Terre. Et sur Mars.
- Le centre « Vivre sur Mars »… Mais il y a bien un coupable, dans ce scénario?
- Silver, le directeur du projet. Il aurait participé à l’organisation du raid. Mené des expériences sur deux de ses collaborateurs. Fourni de la drogue à Oscar. Mis en scène l’arrestation de ce dernier. Envoyé Maliwan à New York pour descendre Kelly. Conduit une de ses assistantes jusqu’à l’overdose… La liste est longue.
- Ca fait beaucoup, pour un seul homme. Surtout quand on a aucune preuve.
- Juste des coïncidences. La Thaïlandaise, à la fois sœur d’une victime, membre de la fondation et chargée de veiller sur la femme de Silver. On retrouve la tueuse chez Kelly au moment même où le Vantard vient pour lui faire la peau, etc.
- Je connais Silver. Ca m’étonnerait qu’il aime ce genre de raisonnement. Les arguments du type sont solides, non?
- Pour Kelly, c’est faux-semblants, diversions, décors en trompe-l’œil et compagnie.
- Décidément, c’est trop pour un seul homme. Et trop pour une profiler. Donc, il faut…
- …la mettre hors du coup?

Mercredi 13 Octobre, seize heures. En Afrique, dans le désert de Namibie. Sur une longue piste noire, un 4×4 blanc traverse le paysage de sable ocre. Un ciel bleu intense. Une douce chaleur. Dominant les dunes, un oryx aux longues cornes regarde passer la voiture. Des acacias bordent parfois les hauteurs rougeoyantes.
Au volant, une dame. La cinquantaine. Cheveux grisonnants, yeux sombres, traits de visage forts et harmonieux. Jean, t-shirt, baskets. Son nom: Abyss. Ancien colonel de police d’Afrique du Sud. La première femme à avoir exercé le métier de profiler. C’est elle qui a formé Kelly. Elle conduit sa passagère vers le Nord.
- On va bientôt quitter le plus vieux désert du monde. Quatre-vingt millions d’années. En même temps, tout bouge. Ca parait mort, mais ça grouille de vie. Il suffit d’un peu de pluie, d’un peu de vent, pour qu’on reconnaisse plus rien. La permanence et l’éphémère. Sous une température de soixante degrés, pendant l’été austral. Et à moins de cent kilomètres de là, l’Océan. Sur les plages de Cap Cross, des otaries à fourrure. Amenées par les courants froids du Benguela. C’est une vraie terre de contrastes. Ca me fascine.
- Quand t’en as marre de Johannesburg, tu viens en Namibie. Ca te change les idées.
- Je voulais t’en faire profiter. Johannesburg, c’est encore un autre univers. Une ville très dangereuse. J’ai gardé le goût du risque. Mais si tu sors jamais de cet enfer urbain, tu pètes les plombs. Alors je viens ici, de temps en temps.
- C’est très beau.
Deux heures plus tard, le soleil décline sur le Damaraland. Les voyageuses ont laissé le Namib derrière elles et pris de l’altitude. Des monts sauvages ont remplacé les dunes. Abyss et Kelly s’apprêtent à rejoindre un village Himba.
- Je connais ces gens. Des semi-nomades. Ils pratiquent le culte des ancêtres et vivent d’élevage. J’ai déjà séjourné chez eux. On pourra y passer la nuit.
- J’avais besoin de dépaysement. Ca tombe bien.
- C’est une société matriarcale. Les femmes y jouissent d’une grande liberté, vivent les seins à l’air et partagent leurs amants. Elles te ressemblent un peu.
- Ou alors, c’est moi qui leur ressemble.
Au milieu d’une plaine, quelques huttes. Hommes, femmes et enfants à demi nus. Les maîtresses de maison, le corps enduit de beurre, de cendre et d’hématite. Chevelures soigneusement apprêtées. Bijoux et chaînes étincelants sur leur peau d’ébène. Abyss fait les présentations.
Le dîner, porridge de maïs et ragoût de chèvre. En fin de soirée, les deux visiteuses se retirent dans leur hutte. Bavardent un peu avant de s’endormir.
- Mon meilleur souvenir reste l’étrangleur de Cap Town, il y a vingt ans. Vingt-deux victimes, des petits garçons. J’établis le profil suivant: enseignant noir, la trentaine, très propre, possédant une bonne voiture. Autoritaire, soigné et apte à gagner facilement la confiance de ses proies. Lui-même violé à l’âge de ces dernières. En plein dans le mille. Un dossier classique, rondement mené.
- Pourquoi t’as arrêté, il y a douze ans?
- Par fragilité. C’est dur, à la longue, de s’identifier à des tueurs.
- Tu penses quoi, de mon affaire?
- A mon sens, complètement hors norme. Mes schémas sont très freudiens. Ils concernent des individus isolés, hantés par de vieilles émotions. Toi, tu flirtes avec le contre-espionnage. Et tes méthodes deviennent barbares. J’ai du mal à reconnaître mon ancienne élève. Même avec mon expérience, comment te suivre?
- Imagine un instant que ce soit vrai.
- J’ai jamais rencontré ce cas de figure. Cacher un crime d’Etat sous une série de meurtres. Pour effrayer la nation. Sonner le clairon d’un nouvel ordre. Et faire de la science une boucherie.
- Je reviens de Vegas, avec un copain flic et un expert médico-légal. Tu sais ce qu’on a trouvé, dans le cerveau d’Oscar et dans celui de la fille? Des puces informatiques. Greffées au milieu des neurones. Si c’est pas de la manipulation…
- Mais t’as agi en secret. Le braquage de Vieques, quelle folie! Tu serais radiée, si Jeff et Oliver l’apprenaient. Et on t’enverrait en taule. Maintenant qu’ils t’ont retiré l’affaire, ton choix et simple: abandonner, ou…
- …continuer par mes propres moyens.

La semaine suivante, à New York. Chacun des drames éclate un peu avant l’aube.
Premier jour. Un magasin de sécurité de la 3e Avenue. Vitrine brisée. Alarme déclenchée. Le corps d’un homme. Projeté au milieu des bris de verres, des caméras miniatures, des détecteurs de micros, des lunettes à vision nocturne, des enregistreurs de conversations téléphoniques. Allongé sur le dos, les bras écartés, la bouche grande ouverte. Nu, le sexe mutilé, une matraque enfoncée dans l’anus. Le cinquième tueur, le Séducteur.
Deuxième jour. Une boucherie du Bronx, sur Boston Road. Volet métallique explosé au lance-roquettes. Porte de la devanture arrachée. Dans une chambre froide, entre les pièces de bœuf: une tête, un torse, deux bras, deux jambes, une bite, une paire de couilles. Tous membres humains sectionnés et suspendus comme de la viande. En train de congeler. Le sixième tueur, le Cannibale.
Troisième jour. Central Park. Entre le Jacqueline Kennedy Onassis Reservoir et la 85e Rue, à deux pas du poste de police. Une paire de macchabées alignés dans l’herbe. Le premier, les mains coupées, serrées puis collées autour de son cou avec de la glu. Le deuxième, privé de sa peau, la chair à vif. Respectivement, le septième et le huitième tueur. Soit l’Etrangleur et le Fils.
Lundi 25 Octobre. Cellule de crise à Federal Plaza. Oliver et son assistante mènent le débat. Réunis autour de la même table, les autres fédéraux écoutent, prennent des notes. Le directeur ouvre la séance.
- Greg, l’expert médico-légal, m’a remis hier son rapport pour chaque autopsie. Comme dans le cas de l’Autoroutier, les conclusions sont évidentes. Il s’agit d’homicides. Chaque meurtrier a été éliminé selon ses propres méthodes. Etrangleur étranglé, etc. Des suggestions, pour l’enquête?
- C’est le même détraqué qui a fait le coup. Malgré les différences d’un corps à l’autre, on retrouve la même intention: punir le mal par le mal.
- Ok, mais pourquoi il a abandonné le quatrième tueur à Indianapolis, et les cinq autres à New York?
- On l’ignore encore. Ca prouve qu’il est mobile, en tout cas.
- Je propose deux orientations: soit c’est les auteurs de Leavenworth qui ont fait le coup, soit c’est quelqu’un d’autre.
- Dans le premier cas de figure, on sait où et quand nos meurtriers ont été enlevés: dans la prison centrale, le 4 juillet dernier. Dans le deuxième, il faut déterminer qui a pris le relais.
- Ecartons la première hypothèse. Si nos mystérieux commandos avaient encore frappé, ils auraient aussi éliminé Oscar et les deux autres. Sans oublier que le Voyageur et le Sauveur courent toujours. Ca remet en question notre idée de départ: on a pas enlevé ces salauds pour les tuer, mais pour les relâcher dans la nature. Le raid contre la prison centrale apparaît comme un acte terroriste.
- La suite est simple à deviner: chaque évadé a suivi son propre chemin. Le Dealer s’en est pris à « Vivre sur mars », le Tireur a échoué à Las Vegas, le Vantard a voulu se venger de la profiler.
- Ca se comprend: Kelly avait contribué à son arrestation. Pur hasard si Maliwan se trouvait là pendant l’agression.
- Beaucoup de gens en veulent à Kelly. Pas étonnant que deux criminels débarquent au même moment chez elle. Elle a une conduite à risque dans un métier dangereux. Mais j’arrête là avec elle: les absents ont toujours tort.
- Tu fais bien. On pourrait croire que t’es jalouse. Reste à expliquer nos derniers cadavres.
- Quelqu’un les a traqués dans tout le pays. Et a réussi.
- Il a pas fait ça tout seul. Il a dû engager des chasseurs de prime.
- Comme Erika et sa bande?
- Pourquoi pas? Je veux que chacun des agents ici présents remue ses contacts. Ordre du jour: interroger tous les tueurs professionnels connus de nos fichiers. Les faire parler, d’une manière ou d’une autre. Exécution.
- Je transmets l’info à Jeff.

- T’as parlé de quoi, avec Abyss?
- Ca te regarde pas, Oliver.
- Je lui poserai la question moi-même.
- Je la connais mieux que toi. Et depuis plus longtemps.
- Et alors?
- Elle te dira rien. C’est mon tombeau, cette femme.
Mardi 26 octobre, entre midi et deux. Washington. Cette fois, la maison de Jeff accueille aussi Kelly. Le directeur du FBI s’est absenté dans la cuisine, laissant seuls un instant les deux New-yorkais. Il revient avec un plateau. Des sandwiches. Trois verres. Du jus d’orange frais. Il commente. La profiler répondra, tout en buvant et grignotant.
- Jamais d’alcool pendant le service.
- Et là, c’est le service?
- Bien sûr. Puisque c’est une réunion de travail.
- Pourquoi on m’a rappelée? Je me croyais bannie.
- Bannie, le mot est un peu fort. Si un de nos agents avait attaqué « Vivre sur Mars » et emporté deux cadavres, alors là, je l’aurais banni. Sans hésiter.
- Sage décision. Mieux vaut rester entre gens raisonnables.
- Bien sûr, ma chère Kelly, que la décision aurait été sage. C’est pour ça que je suis le chef. Et qu’on obéit à mes ordres.
- Rien à dire.
- Les derniers évènements de New York ont motivé ce revirement. J’ai encore besoin de l’avis d’une profiler. Autant rappeler celle qui connaît le mieux l’affaire.
- Je suis très touchée.
- Trêve de flagornerie. Avec Oliver, on a élaboré le scénario suivant. Le 4 juillet, le raid. Puis, les terroristes ouvrent la cage. Les fauves s’échappent. Se dispersent dans la nation. On en retrouve trois. Deux échappent encore à nos recherches. Les cinq derniers sont traqués puis sacrifiés à leur propre autel. Le coupable: un tueur en série de tueurs en série. Voilà.
- Et le FBI veut savoir ce que j’en pense?
- Le FBI l’exige.
- Je m’en tiens au rapport que j’ai remis à Oliver. Aucune raison que je change mon fusil d’épaule. Je suis pas bornée. Mais Oscar et les deux autres sont tombés entre nos pattes. C’est un peu gros. Comme le Dealer qui touche au nucléaire. Et Maliwan la Martienne qui déboule chez moi quand le Vantard s’y trouve. Quant aux victimes d’Indianapolis et de New York, je les attribue à la même fondation. Tout nous ramène à eux. En plus, ils sont riches, puissants et discrets. La carrure pour affronter un pénitencier fédéral. Et coincer une pierre dans l’engrenage du pays.
- Ca rejoint ce que j’ai dit. C’est du terrorisme.
- On est à peu près d’accord là-dessus. Mais pas sur le reste.
Jeff descend d’un trait son verre de jus d’orange. Le liquide s’écoule dans sa gorge avec un bruit de tuyauterie. Il attaque son sandwiche. Oliver intervient.
- On veut bien te donner raison, Kelly. On t’a pas rappelée pour te pourrir. J’avoue avoir sous-estimé la complexité de cette affaire. Mais si ce que tu dis est vrai, il faut le prouver.
- Réfléchis deux secondes, Oliver. Je suis profiler. On me demande un profil, pas des preuves.
- Il est pas psychologique, ton profil. Il va beaucoup trop loin. Il dépasse tes compétences.
- C’est pas de ma faute, si mes conclusions me ramènent à une organisation, et non à un individu. Je peux tout au plus mettre le FBI sur la voie qui me semble la bonne. Les décisions appartiennent à Jeff ici présent. T’y prends part aussi. Et les agents et flics, sur le terrain, ont plus que moi leur mot à dire.
- Meurtres en série et organisation de malfaiteurs… Vraiment un curieux mélange. En plus, t’oublies la récente attaque contre Vieques. Le vol des deux cadavres. Encore un autre mystère.
- Encore une mise en scène, tu veux dire.
- Une mise en scène? Pourquoi « Vivre sur Mars » simulerait un raid contre ses propres locaux?
- Pour faire disparaître les corps dans un endroit secret. Parce qu’ils savent ce que ces corps contiennent. Peut-être la preuve qui nous manque.
- C’est toi qui as l’air d’en savoir long.
- Peu importe. Personne veut m’écouter. Tant pis.

Samedi 30 Octobre, tard dans la soirée. Las Vegas. La résidence du roi des médias. Michael, Kelly et Melissa viennent de faire l’amour. Se sont défoncés au sexe. Ils prennent jamais de drogue. Le plaisir des sens leur suffit. Et eux trois réunis, c’est le pied assuré.
Ils se reposent dans le jacuzzi, tout en haut de la tour, en sirotant du cognac. A travers la grande baie vitrée ouverte sur le ciel, les yeux noirs de Melissa se perdent dans les étoiles. Mais la fille demeure attentive à la conversation. Kelly et Michael envisagent un nouveau plan d’attaque. La profiler commence.
- Les autopsies de Greg nous ont permis de trouver ces puces informatiques. C’est ça, la preuve. Silver a utilisé Oscar et la fille. Les tenait à la fois par le dispositif et par la dépendance à la came. Voilà pourquoi « Vivre sur Mars » voulait s’emparer des cadavres.
- Mais cette preuve reste inexploitable, tu le sais.
- Pas la peine de me le rappeler. Il me suffit de voir la tronche de Jeff et d’Oliver. Ca les fait chier, d’ignorer qui a sévi à Vieques.
- Tu crois qu’ils ont des soupçons?
- On peut jurer de rien. Mieux vaut se méfier. Ils sont moins cons qu’ils en ont l’air.
- En tout cas, jusqu’ici, notre stratégie a fonctionné. On peut passer à l’étape suivante.
- Le piratage des satellites. Ton fameux jouet.
- Il a encore jamais servi. Ce sera son baptême du feu. On va frapper un grand coup.
- Si notre amie accepte sa mission.
- Melissa, ta mission, si tu l’acceptes…
Deux jours plus tard. New York. Après une réunion de travail, Silver quitte les labos de Washington Heights et rentre à son domicile. Avec lui, son secrétaire particulier, plus trois gardes du corps. Les cinq hommes tiennent tout juste dans l’ascenseur. La porte s’ouvre sur un couloir. Le directeur fouille dans ses poches, cherche ses clés, marche prestement vers sa porte d’entrée.
Melissa, au même moment, quitte un appartement voisin. Croise les cinq mecs. Adresse un charmant sourire à l’attention du patron. Au passage de la fille, il se retourne.
- Un instant… On se connaît nous, non?
- J’étais à l’anniversaire de « Vivre sur Mars ». Une soirée inoubliable. Quel spectacle!
- Il faut qu’on fasse connaissance. J’ai fini ma journée, j’ai bien le temps de boire un verre…
- C’est que… J’allais sortir, malheureusement.
- Un rendez-vous tellement important? Si ma soirée était inoubliable, autant me le prouver, non?
- Je dois prendre cette insistance pour un compliment?
- La chance tourne vite. Il faut la saisir au vol.
- C’est l’expérience qui parle.
L’intérieur. Marbré du sol au plafond. En contraste avec les meubles bizarrement disposés, les bâches en plastique, les cartons de vaisselle et les piles de livres poussiéreux qui traînent depuis septembre. Un grand canapé en forme de pavé, couleur bordeaux. Une table basse, où survivent une bouteille de scotch et deux verres mal rincés.
Silver fait signe à son secrétaire. L’autre reste figé devant lui. Semble attendre une précision. Son chef a un mouvement d’impatience.
- Tu nous laisses, maintenant. T’as bien bossé, casse-toi. Loin d’ici, très loin. Jusqu’à demain matin.
- Ok, mais…
- Mais quoi?
- Ton escorte reste, non?
- Non, ils s’arrachent de là. Il peut rien m’arriver. Finissons-en avec cette comédie.
- Comme tu voudras, Silver.
Les types plient bagage. Les deux autres, enfin seuls, prennent place et commencent à trinquer.
- Alors comme ça, on est voisin?
- Des amis sont partis en voyage. Je garde leur appartement.
- C’est ça, ton job, alors. Tu loues tes services, en quelque sorte.
- Je suis pas très gourmande. Mais je refuse jamais un cadeau.
- Ok, je sens qu’on va bien s’entendre. Tu fais des trucs un peu dégueulasses?
- Tant que ça reste un jeu. Mais j’ai une faveur à te demander en échange.
- Laquelle?
- J’aimerais conclure dans ton labo. Emmène-moi maintenant. L’univers de la science m’a toujours fait rêver.

- Putain de merde… Quelle gueule de bois…
Le lendemain, vers midi, chez Silver. Le type se réveille, étendu sur son canapé bordeaux. Vêtu d’un peignoir de bain. A ses pieds, la bouteille de scotch, vide. Sur un des deux verres, des traces de rouge à lèvres. Une carte coincée sous le socle. Il la prend et la lit à voix haute.
- « Merci pour cette nuit de délices païens. Nos folies résonnent encore entre ces murs de marbre. Entend l’écho des orgies romaines. Et souviens-toi de ta maîtresse. »
On sonne à l’entrée.
- Ouais, c’est qui?
- C’est moi, Silver. Il est midi passé. On est de retour, avec les gardes.
- C’est bon, je viens ouvrir.
- Pas trop tôt.
Le mec tombe par terre. Se met à quatre pattes. Se relève, marche vers la porte d’un pas lourd, tourne le poignet et laisse entrer ses sbires. Chaque gorille rejoint sa chambre sans commentaire. Le secrétaire se tient droit comme un « i ».
- Prépare-moi un café, ducon.
- Toi aussi, tu m’appelles ducon, maintenant?
- L’autre emmerdeur de flic est plus là pour le faire. Je le remplace. Prend-toi ça dans la gueule.
- T’as l’air de bonne humeur.
- Ouais, il paraît que j’ai bien baisé, cette nuit. Regarde le petit mot que cette pute m’a laissée.
- Fais voir.
Silver lui tend le papier. L’autre le lit, tout en aidant son patron à rejoindre la cuisine. Comme une masse, celui-ci se laisse tomber sur une des chaises du bar. L’autre active la cafetière. Affecte une moue admirative en reposant la carte.
- En tout cas, elle est propre. Pas une capote qui traîne.
- C’est ça, les vraies pros. Mais je devrais arrêter le scotch, moi. Ca me ravage.
Une sonnerie. Le mobile de Silver, dans la poche de son peignoir. Il décroche.
- Allo?… Quoi?… Ah, bon… Très bien… Non, je comprends pas… Il m’avait pourtant semblé… Ok, je serai là pour quatorze heures. J’avais un rendez-vous en ville, ce matin… C’est ça, à tout à l’heure.
Il éteint le portable et le pose devant lui, d’un geste négligent.
- Les gars du labo.
- Ils voulaient quoi?
- J’aurais laissé allumé l’ordinateur central, hier soir.
- On a pas été cambriolé, j’espère.
- Non, tout est en place. J’ai dû oublier. Tu sais, je vais te dire un truc.
- Quoi?
- Il est grand temps qu’on se casse de New York. Cette ville commence à me taper sur le système. Je nomme un nouveau directeur ici, et on rentre à Vieques. Ma femme a besoin de moi. Depuis l’attaque du mois dernier, elle se fait du souci.
- Moi aussi, je m’en ferais, à sa place.

Entre la 103e Rue et Lexington Avenue, une station de métro. Dans un couloir souterrain, Kelly attend un nouveau passage. Deux minutes plus tard, la foule se déverse. La fille monte à l’intérieur. Croise Melissa. La call-girl lui tend une enveloppe. Le dialogue dure quelques secondes.
- Sur ce disque, l’adresse informatique de « Vivre sur Mars ». Tous les mots de passe. Une base de données. Des documents visuels ultraconfidentiels. De la simulation. Tu vas halluciner.
- Tout s’est bien passé?
- Il m’a ouvert les portes du centre. Ensuite, somnifère, sérum d’oubli, piratage, retour chez lui en taxi, re-somnifère, re-sérum, canapé, dodo, et à la prochaine. Ils ont vu que du feu.
- Génial, je donne le bébé à Michael. Il m’attend à la station suivante. C’est le monde entier qui va halluciner. Allume ta télé ce soir.
Melissa descend. Regarde un instant le métro s’éloigner. Se fond dans la masse.
Federal Plaza, une demi-heure plus tard. Devant une machine à café, Oliver et Sam. La fédérale tape l’épaule du flic noir.
- T’as élu domicile chez nous, poulet?
- Et toi, t’as pas entendu les news. Regarde ce que j’ai trouvé, ce matin.
Il lui tend une courte lettre, écrite d’une main tremblante. Elle lit à voix haute.
- « C’est moi qui ai tué l’Autoroutier, le Séducteur, le Cannibale, l’Etrangleur et le Fils. C’est moi, enfin, qui me donne la mort. Pour le rachat de mon âme et le salut de l’humanité. La terre de Californie a cessé de trembler. A jamais. »
Elle se tourne vers Oliver.
- C’est quoi, ces conneries?
- Cette lettre était dans la poche du neuvième tueur, le Sauveur. Pendu à un arbre, près du QG de la police. Greg s’occupe déjà du macchabée.
- Tes conclusions?
- Les mêmes que Jeff. Je viens de l’appeler. Leavenworth, affaire classée. Que tu le veuilles ou non.
- Que je le veuille ou non? Et le Voyageur? Jeff a peut-être oublié qu’il est toujours en cavale.
- Maliwan a dû le liquider. Le corps va bientôt refaire surface. Tu verras.
En fin de journée, à Miami. Victor, devant la télé, regarde les news avec sa Libanaise. Soudain, l’image se brouille. Le logo de « Vivre sur Mars » apparaît à l’écran. Sur un fond rouge désertique, un homme s’avance tout nu. Arrivé au premier plan, il fixe le spectateur du regard. Son corps se transforme peu à peu. Devient méconnaissable, monstrueux. Ressemble de plus en plus au cadavre de David. Une voix off, celle de Silver, commente la scène.
- Bientôt, sur Mars, l’être humain se promènera tout nu!
Les programmes reprennent de nouveau. La copine de Victor a détourné les yeux de l’écran.
- Vraiment diabolique.
Le lendemain, toutes les chaînes d’information du monde donnent la même explication: leurs satellites ont été piratés par l’ordinateur central de Vieques. Les membres de Science & Security Foundation parlent de dissoudre leur organisme.
Au moment où cette dernière info tombe, Kelly, seule chez elle, décroche son mobile. C’est Sam.
- Silver s’est suicidé.
- Arrête, je vais chialer.

 

D. H. T.

http://www.dh-terence.com

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